LE TEMOIGNAGE "D'UN PIED ROUGE"

Publié le par Lisa Decamps

TEMOIGNAGE POIGNANT "D'UN PIED ROUGE"

 

 

 

Photo: Eric Haines

 

 

 

 

 

 

Ronchamp, 2 octobre 1944

J’observe vers l’arrière et Bernier vient me rejoindre derrière l’arbre où je suis plaqué. Dans la nuit tombante, quelques silhouettes confuses apparaissent et disparaissent derrière un buisson.

Les boches ou Dewever ?

Dans ce tintamarre nous ne nous entendons pas mais, d’un signe, nous nous sommes compris : là, tout près, à 50 mètres, une petite déclivité nous mettra à l’abri du tir ennemi et en posture de reconnaître nos poursuivants. Nous démarrons ensemble, mais en plein élan Bernier s’écroule :

- Touché, crie-t-il.

Je roule avec lui pendant qu’une rafale fait sauter l’humus à mes pieds. Je me penche et le prends par le cou. Il a déjà la figure qu’avaient tous ceux que j’ai vus mourir.

-  Ce n’est rien, Lucien, on va te guérir. Viens, je vais t’emporter.

-  Non, dit-il doucement. C’est fini. J’ai une balle dans la colonne vertébrale...

Puis, m’étreignant, il ajoute :

-  Monsieur l’Officier, vous irez dire à ma femme que je l’aimais et comment je suis mort...

Il me regarde, ses yeux chavirent... C’est fini

Alors, brutalement, je perds mon sang-froid, plus rien n’existe à part cette frénésie de peur qui me fait crier :

-  A moi... à moi...

Je voudrais retenir cette vie qui s’en va, je voudrais assassiner ceux qui vjennent de le tuer et je ne puis rien. Mon impuissance ajoute à ma détresse et je sombre dans une épouvante sans nom qui s’extériorise par cet S.O.S. désespéré qui me fait toujours hurler :

-  A moi... à moi...

Je suis prostré sur le corps de celui qui fut véritablement mon camarade et mon frère de combat et je balbutie :

-  Non, pas toi... tu ne devais pas mourir...

Et puis d’un seul coup je réalise et me redresse, les doigts crispés sur mon arme. Dans ce sombre coin de forêt silencieux depuis que se sont tues les dernières rafales de mitrailleuses, des cris et des piétinements se font entendre, de tous côtés et rapidement apparaissent ceux que j’avais l’habitude de voir dans -tous les coups durs, les vieux compagnons de Bernier et les miens :

Voilà Dewever qui fonce avec Michel et Colin, voilà, revenus après avoir fait demi-tour, Legagneux, Samson et Gloria, voilà Dreux et ses éclaireurs de pointe, et d’autres encore que, d’un geste, je poste face à l’ennemi.

Il y a là réunie une partie de la vieille garde de l’Escadron, les bons à tout, les rescapés de vingt combats. Et tous ces marins avec qui on peut tout tenter parce qu’ils sont toujours prêts à tout donner, pleurent maintenant comme des gosses sur la dépouille du Maître Bernier qu’ils reconnaissent comme l’un des meilleurs, sinon le meilleur d’entre eux...

Dewever et ses hommes l’emportent rapidement vers la route que nous atteignons sans encombre et une jeep l’évacue sur Sapin-Jaloustre sous les yeux atterrés de Jestin, Charpentier, Tripodi et Leterrier accourus à la lisière.

Je rejoins Savary, nous sommes complètement effondrés mais, la guerre continue et il nous faut de nouveau former l’Escadron en carré.

Aussitôt le mouvement terminé je me retire dans mon dodge P.C.

Je suis dégoûté de tout et fatigué à mourir, mais dans l’impossibilité de m’endormir, je repasse en mémoire mes souvenirs communs avec Morel et Bernier, ces deux chers camarades de 40 que je perds dans la même journée. Mes nerfs m’ont lâché et je sanglote doucement lorsque je suis tiré de ma rêverie par un bruit de chenilles qui se déplacent dans la forêt, je pense aussitôt à l’automoteur allemand qui nous tire quelques salves tous les soirs et je ’saute de ma voiture aU moment même où les obus s’abattent dans notre clairière... C’est aussitôt des cris et des plaintes. Je me précipite et trouve Jestin qui m’apprend qu’un projectile est tombé en plein dans le scout-car de Bernier et plusieurs autres tout autour. Le tir a cessé et nous évacuons les blessés.

Le Bourhis et Lallau ont été tués sur le coup.

Poli a un éclat dans l’œil, Bailly et Angelman sont grièvement touchés.

Dans la jeep qui l’emporte Angelman, affreusement mutilé, appelle sans arrêt son chef tué deux heures plus tôt.

Nous pouvons maintenant rayer des rôles de l’Escadron : Bernier, son équipage et son véhicule.

Ainsi s’achève cette journée du 2 octobre, cette cinquième journée de combats sans gloire dans cette forêt de Chérimont qui aura vu tant de sang versé pour un résultat si médiocre.

Et, comble de l’ironie, le lendemain 3 octobre, alors que nous nous promettions de venger nos morts, l’ennemi décrochera sans combattre et nous nous emparerons sans mal de la mine à charbon où j’apprendrai qu’effectivement les boches, bien retranchés, m’y attendaient hier.

Dans l’après-midi, nous conduirons au cimetière de Villersexel la dépouille de notre camarade Lucien Bernier, Maître mécanicien de réserve, mort pour la France à l’âge de 33 ans.

Et cette Croix de la Libération qu’il enviait tant, il l’obtiendra enfin, mais, à titre posthume.

Officier des Equipages Constant Colmay, Officier en second du 2e Escadron du 1" R.F.M.

 

 

 

 

 

Rédigé le 11 Novembre 2001 - Journee du Souvenir -texte retranscrit par Andre Lafargue

 

 

Publié dans TÉMOIGNAGES

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