"VERNEUIL POUR LA GLOIRE DE L'ALSACE"

Publié le par Lisa Decamps

JEAN CHAPELLE, DIT VERNEUIL, CHEF DE GUERRE À 19 ANS

Photo: auteur inconnu

 

 

  

 

 

 

Dans les heures sombres de l'été 1944, des centaines de maquisards suivront Jean Chapelle qui donnera son nom de guerre à un régiment. Jean Chapelle, dit Verneuil, n'avait pas dix-neuf ans ! Pourtant, les rescapés de ces heures tragiques se souviennent encore du charisme de ce soldat de l'ombre.



Jean Chapelle est né le 31 octobre 1924 à Paris. Il passe son enfance chez sa tante et son oncle, instituteurs à Ancy-le-Libre. Une bourse lui permet d'entrer à l'Institut des Sciences politiques. En octobre 1942, il fait partie d'un groupe de résistance à la Sorbonne. Il adhère ensuite à Libération-Nord, important mouvement qui recrute dans les milieux syndicalistes et socialistes. Durant l'été 1943, la direction clandestine de ce mouvement l'envoie dans l'Yonne, avec mission de contacter les groupes de résistance non communiste et de les intégrer à Libération-Nord.

 

 



Il parvient à s'échapper



Il s'appelle désormais Verneuil et se réfugie dans la clandestinité. Il rencontre les responsables de groupes locaux de résistance, Louis Séguin et René Aubin à Auxerre, André Daprey à Avallon, Paul Herbin à Joigny, le colonel Mathis à Sens... Beaucoup s'affilient à Libération-Nord qui s'implante dans l'Yonne, plus particulièrement dans le Tonnerrois et dans l'Avallonnais. Verneuil en devient le responsable militaire départemental.

 



Au début de 1944, le jeune homme contribue à la création du premier maquis de Libération-Nord, le maquis Garnier, installé près d'Avallon. Puis il organise le maquis Aillot, près de Tonnerre. Verneuil participe aux actions des maquisards. Ses fréquents déplacements et ses multiples initiatives le mettent constamment en danger. Les Allemands le connaissent et le recherchent. Par deux fois au moins, à Arces et à Chablis, son audace et la chance lui permettent de s'échapper après avoir été arrêté.

 



Verneuil rassemble l'ensemble des forces de Libération-Nord, maquisards et sédentaires, dans la troisième demi-brigade de l'Yonne. Fin mai, il déplace son PC en forêt d'Othe, près de Chailley, et crée le maquis Horteur pour en assurer la défense.

 



Les 4, 5 et 6 juin 1944, il inspecte la totalité de ses troupes en présence de Marcel Choupot qui vient de prendre le commandement de l'état-major FFI de l'Yonne. Les deux hommes circulent à moto et rencontrent, selon un document rédigé par Verneuil après la guerre, vingt-trois groupes de résistants armés du Tonnerrois et de l'Avallonnais. C'est au cours de cette inspection qu'il apprend le débarquement.
Le jeune chef appelle alors à la mobilisation, mais avec beaucoup de prudence : « Il est possible que nous ne commencions la lutte que dans deux ou trois semaines, ou plus. Attendez maintenant nos ordres pour agir », écrit-il dans une circulaire du 8 juin.

 



Le mois de juin est tragique pour la demi-brigade Verneuil. Les maquis sont attaqués, plus de trente hommes sont tués. Constatant ce désastre, Verneuil prend la décision d'abandonner la stratégie prudente qu'il avait retenue jusque-là. Il décide de créer un puissant rassemblement d'hommes armés et parvient à faire accepter ce plan par les autorités militaires. C'est dans le Morvan, près de Quarré-les-Tombes, autour du hameau des Iles-Ménéfrier, que se rassemblent et s'installent les troupes de la troisième demi-brigade. Les préoccupations politiques ne sont pas absentes de ce projet : résolument socialiste, Verneuil entend faire de Libération-Nord le mouvement dominant de la Résistance dans le département et est convaincu que l'action d'une grosse unité militaire pourra y contribuer.

 



L'épopée des Iles-Ménéfrier



Des centaines de maquisards convergent sur Quarré-les-Tombes dans des véhicules réquisitionnés. « Spectacle inoubliable » écrit Verneuil qui applaudit à l'« imposant convoi de vingt-cinq camions, sept voitures, quatre camionnettes et une dizaine de motos, échelonné sur plus d'un kilomètre, véhicules bondés d'hommes plus ou moins bien armés, mais pleins d'enthousiasme, chantant « La Marseillaise », drapeaux claquant au vent. D'autres, plus critiques, frémissent à la pensée de ce qui serait advenu si ces convois avaient rencontré sur leur chemin une colonne allemande.

 



Les Iles-Ménéfrier abritent un énorme maquis, une concentration exceptionnelle pour la région puisque l'effectif atteint plus de 1 500 hommes. Jean Chapelle constitue six compagnies regroupées en deux bataillons ; on parle désormais du régiment Verneuil. Des baraquements en bois sont construits, un groupe électrogène installé, divers services sont organisés dont le moindre n'est pas celui de l'intendance. Les maquisards admirent leur chef. Des hommes âgés, officiers de réserve tel Recouvreur, âgé de soixante- dix ans, acceptent de servir sous les ordres de ce garçon de dix- neuf ans qui n'a pas la moindre formation militaire.

 



Les opérations s'intensifient. Les hommes du régiment Verneuil multiplient les embuscades contre les troupes allemandes en repli. Le 19 août 1944, Verneuil entre dans Avallon et organise la défense de la ville. « Les Verneuil » participent ensuite à la libération de Tonnerre, de Chablis puis de Noyers.

 



Le 1er septembre 1944, le régiment Verneuil reçoit l'ordre d'établir la liaison avec les éléments précurseurs de la 1re armée française qui a remonté la vallée du Rhône. Le 1er bataillon du régiment Verneuil, armé et motorisé, est désormais une unité offensive ; ses hommes ne sont plus tout à fait des maquisards mais presque les soldats d'une armée régulière. Suivant l'axe de la nationale 5, ils libèrent Montbard, Semur, Vitteaux. Le 8 septembre, ils font la liaison avec la 1re division française libre, à Saulieu. Le 10 septembre, ils sont à Dijon et, le lendemain, participent au grand défilé de la victoire.

 



La guerre dans les Vosges et en Alsace



Début octobre, les volontaires du régiment Verneuil s'engagent « pour la durée de la guerre » au 1er régiment du Morvan. Verneuil y commande un bataillon qui prend position en novembre dans la région du ballon de Servance, dans les Vosges. Ses hommes parviennent à s'infiltrer dans les lignes allemandes, atteignent la vallée de la Thur et arrivent en Alsace. Ils y sont accueillis en libérateurs et occupent les villages de la vallée sous une neige qui tombe à gros flocons. Décembre et janvier sont durs, I'hiver est rigoureux, la guerre de position éprouvante. Le 15 janvier 1945, le 1er régiment du Morvan est réorganisé, il a perdu beaucoup de ses effectifs et les hommes n'ont pas eu un seul jour de repos. Verneuil se voit confier le commandement d'un des deux bataillons de marche qui désormais constituent le régiment. Les combats continuent. Le 5 février 1945, les hommes de Verneuil clouent dans la neige glacée du ballon de Guebwiller le drapeau du régiment Verneuil.

 


Début mars, dans le cadre de la réunification de l'armée française, le régiment du Morvan est intégré au 27e régiment d'infanterie reconstitué. Verneuil doit, comme beaucoup d'officiers issus des FFI, passer par une école de cadres. De Lattre de Tassigny, qui connaît ses compétences et son charisme, estime néanmoins qu'il ne peut lui confier un grade d'officier supérieur, compte tenu de sa jeunesse et de ses états de service. Selon le récit du docteur Scherrer qui assista à la scène, il aurait dit à Verneuil, devant tous les autres officiers du régiment : « Vous êtes trop jeune et vous avez l'air trop jeune. Je ne puis garder comme officier supérieur un enfant de chœur ». Verneuil refusa d'intégrer l'école de Rouffach, avec le grade de lieutenant, comme on le lui proposait. Il fit donc ses adieux à ses hommes et quitta le régiment sans avoir pu combattre jusqu'à la victoire finale.

 



Rendu à la vie civile, Jean Chapelle reprit ses études à Sciences Po, puis à l'ENA. Il mena ensuite une carrière de haut fonctionnaire : directeur du budget au ministère des Finances, directeur du Fonds d'orientation et de régulation des marchés agricoles, directeur des relations économiques extérieures au ministère de l'Economie et des Finances. Il fut également administrateur du Centre français du Commerce extérieur, de la Régie Renault, de la Compagnie des Messageries maritimes et de l'Institut français du pétrole, et présida l'Institut géographique national. Jean Chapelle est mort à Paris le 8 août 1981.

 

 

 

 

 


 

 

 

 

 

Joël DROGLAND avec le concours de Jean-Claude Pers, Jean Rolley, et l'ARORY

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