JE N'AI PLUS QU'UN SOUFFLE DE VIE..."

Publié le par Lisa Decamps

"JE N'AI PLUS QU'UN SOUFFLE DE VIE, MAIS LAISSEZ-MOI LUTTER"

Dernières paroles du Lieutenant Chevallier 

 

 

Stèle de Cambous. Photo: auteur inconnu

  Aujourd'hui, 5 août, 14 heures, nous sommes allongés à l'ombre des grands arbres, à quelques mètres d'une grange où la section du Lieutenant Michel a passé la nuit. [...] Nous nous détendons en attendant un convoi allemand composé d'unités blindées (chars ou automitrailleuses) et de 3 ou 4 autobus transportant des troupes que nous devons intercepter. Parti de Castres dans l'après-midi, le convoi doit traverser Brassac et atteindre le col de la Bassine vers 16 heures.

 

 

 

  

Nous attendons donc, avec une angoisse mêlée d'impatience, et regardons devant nous la route qui, accrochée aux flancs de la montagne, déroule ses méandres et s'enfonce plus haut sur la gauche dans les hautes futaies. Le Lieutenant Michel, regardant sa montre, nous dit : Encore deux heures, dans une 1/2 heure, nous rejoindrons nos postes respectifs. Comme il prononçait ces paroles, des coups de feux éclatent, suivis de détonations rythmées, caractéristiques des canons anti-aériens de 27 mm d'une unité blindée. Elles semblent provenir de notre bois situé à côté de de l'emplacement de nos mitrailleuses. Puis nous entendons, plus loin, sur notre droite, des explosions de grenades Gamon, des coups de feu qui claquent en provenance de la zone occupée par les saboteurs. Le Lieutenant Michel s'élance devant nous en direction de nos postes de combat en s'écriant : Les saboteurs ont eu l'honneur d'ouvrir le feu; à nous maintenant, de montrer notre courage !. Nous montons en courant la grande prairie en direction de la route en nous dissimulant derrière les haies pour rejoindre nos postes de mitrailleuses. Mais avant de franchir la route, il faut s'assurer des positions des unités blindées, des 3 ou 4 autobus qui transportent les troupes allemandes.



L'itinéraire suivi par les troupes allemandes n'est pas celui qui nous avait été indiqué, et le convoi est en avance sur l'horaire prévu. En effet, les premiers blindés semblent venir du col de la Bassine et se diriger vers Brassac. On peut donc supposer que l'ennemi était au courant de l'embuscade et connaissait l'endroit où elle aurait lieu. Il faut donc être prudent, étant donné que nous n'avons plus l'avantage de l'effet de surprise [...]

 

 

 

  

Au même instant, nous apercevons une unité blindée qui fait marche arrière, s'arrête et tire avec un canon de 27 mm des rafales sur le bois à proximité duquel se trouvent les mitrailleuses. La canonade durera quelques minutes. Puis, ce sont des rafales de fusils mitrailleurs que nous entendons se mêlant aux explosions des grenades Gamon. Les saboteurs sont aux premières loges et ne s'en privent pas. Le Lieutenant s'écarte alors de nous pour aller, sans doute, rejoindre les officiers. Nous reprenons notre marche vers la route; pour accéder à celle-ci, nous devons franchir un talus presque abrupt de 5 à 6 mètres de hauteur; même si un char venait jusqu'au bord extrême, nous serions dans l'angle mort du canon et donc hors d'atteinte. Nous pourrions, par contre, lui lancer des grenades et l'empêcher d'ouvrir ses tourelles. Je me rends compte que nous pouvons - en longeant la route et en restant plaqués contre le talus - gagner un grand bois planté de nombreuses et hautes futaies qui nous permettrait de revenir à notre campement si la route devenait infranchissable. Je me hisse au sommet du talus et constate que la voie est libre. Je ne vois ni voiture blindée, ni autobus, ni char stationné sur la route que nous franchissons d'un saut et courons vers nos mitrailleuses et les servants qui nous avaient bien remplacés durant notre absence et tiré sur les autobus de transport des troupes allemandes.

 

 

Nous retrouvons à l'orée du bois un de nos camarades légèrement blessé à la cuisse par une balle de fusil mitrailleur qui a ricoché sur le manche métallique de son couteau qu'il avait dans sa poche. Il n'avait pas tenu compte de nos recommandations, et je cours à notre campement chercher des pansements pour soigner sa blessure.
Je reviens avec les pansements et la boîte de pharmacie pour les soins d'urgence, et nous soignons de notre mieux le blessé. La blessure n'est pas grave et notre camarade, appuyé sur une béquille de fortune et aidé par un volontaire descend les 1000 mètres qui le séparent de notre campement. La journée a été chaude, l'après-midi est lourde, et l'orage s'annonce déjà menaçant.

 


Si nous faisons le bilan de la journée, nous noterons que les saboteurs ont été au-dessus de tout éloge, ainsi que les fusils mitrailleurs, car ils ont causé des dommages graves à l'ennemi. Les mitrailleuses ont rempli discrètement leur mission, et cela a peut-être permis le succès de l'opération. En effet, les allemands mis au courant de cette embuscade par un dénoniateur ont pris l'itinéraire opposé à celui qui nous avait été signalé, provoquant ainsi un effet de surprise, surprenant à notre droite dans un chemin de la forêt trois officiers qu'ils ont malheureusement blessés.

 

Nous allons, mon frère et moi, sur le lieu où les officiers ont été blessés; 2 seraient légèrement blessés , un autre serait gravement atteint. Après avoir parcouru 200 mètres sur la route en direction du col de la Bassine, nous apercevons une voiture arrêtée sur le bord de la route. Nous la reconnaissons aussitôt; c'est celle du Maquis dont le chauffeur est un anglais, courageux et sympathique (Il connaît toutes les routes de la région, tous les chemins vicinaux, même les sentiers. Il a l'art de semer les voitures qui le poursuivent en prenant les itinéraires les plus imprévus et les plus difficiles).

 

Nous faisons quelques pas; un chemin étroit apparaît à notre droite et s'enfonce dans la forêt. Tout à l'heure, les allemands se sont arrêtés devant ce chemin; c'est là qu'ils ont surpris nos trois officiers venus en mission de reconnaissance et ont tiré sur eux. Bilan : deux officiers légèrement blessés et un troisième gravement atteint, Robert Chevallier, qui a reçu une rafale de fusil mitrailleur dans le ventre. Il est là, gisant dans un lit de fougères, d'herbes et de feuillage hâtivement aménagé sur un promotoire naturel entre le chemin de montagne et la route de Lacaune. Nous nous approchons du Lieutenant Chevallier. Il est immobile, les yeux à demi fermés. Nous sommes impressionnés par son imposante stature, sa haute taille et ses larges épaules. Le rictus qui contracte son visage nous montre qu'il souffre en silence; nous avons le coeur serré, nous désirerions tant alléger sa soufrance, mais hélas, nous en sommes impuissants. [...]

 

Le lendemain nous apprenions avec la plus grande tristesse que le Lieutenant Chevallier avait exhalé son dernier souffle de vie.

 

Il trouvera auprès du Seigneur la place qu'il mérite : Celle des Braves.

 

 

 

 

 

François Dariès

 

 

 

Publié dans TÉMOIGNAGES

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