DANIEL CORDIER

Publié le par Lisa Decamps

DANIEL CORDIER

 

 

 

 

 

Photo: auteur inconnu

 

 

 

 

 

Qui est Daniel Cordier, en ce mois de juin 1940? Que pense-t-il de la tourmente dans laquelle la France est plongée? Comment vit-il cette décomposition? Récit:



"Agé de dix-neuf ans passés, j'attends mon incorporation, prévue le 10 juillet. Pendant la "drôle de guerre", je suis réfugié à Pau, chez ma mère qui a refusé mon engagement dans l'armée en 1939. Comme toutes les familles françaises, la mienne a subi l'hécatombe de 1914-1918. Elle a donc supplié son fils unique d'attendre la mobilisation, espérant, comme beaucoup de Français, en une guerre courte. J'ai accepté.

Je sors d'un collège religieux, ma jeunesse est immergée dans l'idéologie de L'Action française. Je lis Léon Daudet, Jacques Bainville, Charles Maurras et j'ai une admiration passionnée pour le jeune Thierry Maulnier qui était au premier rang des manifestants, le 6 février 1934.3e suis un pur produit de la réaction. Une des manchettes de L'Action française les plus admirables pour moi parce que sanguinaire: "On doit fusiller Blum, mais dans le dos." Cet anticonformisme me plaît. L'excommunication de Maurras me conforte dans mon adhésion. Cette exclusion m'a séduit: dans un collège religieux, elle était un défi et m'a d'ailleurs valu d’être renvoyé en 1937 parce que je suis devenu un vrai militant. L'Action française était minoritaire dans la bourgeoisie, qu'elle méprisait et combattait parce qu'elle la jugeait coupable de la chute de la monarchie en 1830 et 1848. Ce journal doctrinaire et polémique a quarante mille lecteurs qui ne partagent pas intégralement ses opinions mais sont curieux d'un mouvement d'idées entretenu par des écrivains de talent.


Le 10 mai 1940, l'entrée des Allemands en Belgique donne le coup d'envoi à la "vraie" guerre. C'est un moment d'exaltation: enfin, je vais me battre. Quelques jours plus tard, je tombe amoureux : je passe mon temps à écrire des lettres enflammées. Les batailles en cours, la défaite passent au second plan.

 



Je me souviens, pourtant, du lundi 17 juin. Je suis alors près de. Pau, chez mon beau-père. Ce jour-là, à 12h30, nous sommes à la maison devant le poste de TSF pour entendre l'allocution de Pétain annoncée dès le matin. Je l'écoute debout, en sa compagnie et celle de ma mère. Quand Pétain a terminé, je suis étouffé par le chagrin. Je me précipite dans ma chambre et me jette sur mon lit en sanglotant. L'hypothèse d'une défaite de la France (malgré les prévisions de Maurras) ne m'avait jamais effleuré. C'est un déchirement, une agonie. Je comprends soudain la profondeur de mon amour pour la France. Moi qui discourais à longueur de jour de la Patrie, la souffrance que j'éprouve à cet instant me révèle la force d'un lien charnel que j'ignorais. Je découvre brusquement à quel point la France est un être vivant et familier à qui je suis attaché comme à ma mère.

 



Après ce désespoir d'orphelin, je me ressaisis : j'ai la certitude d'une trahison de Pétain qui était jusque-là un homme-culte à la maison. Il faut continuer la guerre coûte que coûte pour vaincre. Je redescends et, sans un regard pour mes parents qui déjeunent, je pars comme un fou, à moto, retrouver mes camarades du cercle. Ils arrivent à leur sortie de classe et je leur explique, tout excité : "Il faut faire quelque chose, il faut se battre." En les attendant, j'ai formé le projet que je trouve réaliste et génial d'emprunter les fusils de chasse et les autos de nos parents, et d'aller à la rencontre des Allemands dans les Landes pour en tuer le plus possible! Eclats de rire. Mes camarades jugent mon idée loufoque, bien qu ils soient d'accord pour agir. Mais quoi faire? Nous sommes dans la soirée de lundi 17. N'ayant trouvé aucune solution, nous décidons alors d'organiser une réunion publique. C'était notre habitude à L 'Action française lors de situations politiques critiques. Nous rédigeons un tract l'annonçant pour le jeudi 20. Je porte le texte aux deux journaux de Pau qui le publient.

 


Une des hypothèses répandue par la radio et les journaux est que l'année française va poursuivre la guerre en Afrique du Nord. Le discours de Churchill, proclamant que l'Angleterre continuera la guerre quoi qu'il arrive, est reproduit par les journaux. Les rumeurs les plus folles circulent. Rien n'est clair. Pétain avait annoncé : "Il faut cesser le combat." Mais, dans la soirée, Paul Baudouin, ministre des Affaires étrangères, rectifie. Pétain a dit en réalité : "Il faut tenter de cesser le combat", ce qui signifie que le gouvernement a demandé les conditions d'un armistice, mais qu'il les rejettera si elles sont contraires à l'honneur. L'espoir renaît. Nous n'avons pas vraiment l'impression que tout soit fini. En discutant avec mes camarades et mes parents, le projet se forme de rejoindre l'armée française en Afrique du Nord afin de continuer la lutte.

 



Le mercredi 19, nous distribuons nos tracts dans toute la ville. Les gens sont facilement joignables, tout le monde est dans la rue, les réfugiés dorment dans les voitures, écoutent la radio dans les cafés, sont à l'affût des moindres nouvelles. Mais la réunion est interdite par le préfet. Le maire de Pau nous propose de la tenir dans le hall de la mairie. Le lendemain, jeudi 20 juin, le hall se remplit, et la foule déborde sur la place. Mon beau-père annonce qu'il met des cars à la disposition de ceux qui veulent s'embarquer à Bayonne et rallier l'Afrique du Nord. A la nuit tombante, une centaine de garçons montent dans les quelques autobus qui doivent les conduire à Bayonne. Mais une patrouille de soldats arrête le convoi et fait descendre tout le monde : interdiction de quitter Pau. Mon beau-père trouve une solution : quitter la ville le lendemain matin, par le service régulier Pau-Bayonne qui fonctionne toujours. Le 21juin, à 7 heures du matin, dix-sept garçons sur la centaine de la veille montent dans l'autobus de la ligne Pau-Bayonne. La nuit avait dû porter conseil... Parmi eux, quatre de mes camarades de L'Action française. Les autres : des inconnus.

 

Le 25 juin, je suis à Londres.

 

Le représentant de Vichy vient nous voir, à Earnlay School, et nous demande de lui donner nos noms pour rentrer en France. "Mais comment en France !? Nous avons eu assez de mal à la quitter !" dis-je vivement. Il répond : "Mais, monsieur, vous n'avez pas entendu? Le chef du gouvernement, le maréchal Pétain, a signé l'armistice. Il a ordonné aux Français se trouvant à l'étranger de rentrer." Je refuse: "Je suis venu ici pour faire la guerre."

 



Le lendemain, 28 juin, un représentant de De Gaulle vient nous annoncer qu'il organise une légion française. Les volontaires peuvent s'inscrire sur une liste. Il est calme et précis. Ce n'est pas la pagaille, tout semble assez bien organisé. A cette époque, il est facile de rejoindre le Général. On ne filtre pas vraiment les volontaires dans des camps. L'Angleterre de juin 1940 est une grève sur laquelle échouent des épaves de toute l'Europe vaincue. Pourtant, la plupart des réfugiés choisiront de rentrer et, pratiquement, tous les soldats français présents.

 



Le 3 juillet, on nous appelle et on nous embarque pour Londres, destination Olympia Hall, où nous retrouvons des jeunes en civil. Nous découvrons la vérité : nous n'étions pas un millier à être venus en Angleterre - toute la France libre. Pendant trois jours, on nous apprend à marcher au pas et à former les rangs. Le 6juillet, de Gaulle vient nous voir. J'ai une impression glaciale. Un grand corps, une petite tête, un air hautain, aucun rayonnement que j'espérais. Sa première phrase: "Je ne vous félicite pas d’être venus, vous n'avez accompli que votre devoir."

 

 

Dans les premiers temps, mes camarades et moi ne considérons pas que de Gaulle soit Jeanne d'Arc. Nous nous sommes tous débrouillés seuls pour rallier l'Angleterre. Notre décision de poursuivre la guerre nous semble naturelle. Après tout; pensons-nous, de Gaulle n'a fait que son devoir, lui aussi. Aujourd'hui seulement, je comprends la portée exceptionnelle de son geste. A l'époque, ce n'est pas son appel qui le met au-dessus de nous, mais son grade. Il est un général, un point c'est tout. Mes camarades et moi ne sommes pas "gaullistes", nous sommes ses subordonnés, puisque de Gaulle est le commandant en chef de cette armée lilliputienne. Mais, à mesure que nous le connaissons mieux par ses discours, nous sommes fiers d'avoir un tel chef, volontaire, énergique, intransigeant. Et puis il nous fait prendre conscience des raisons profondes de notre engagement. Nous étions venus pour tuer du Boche! Il nous explique, mois après mois, que c'est plus compliqué, que cette croisade patriotique a aussi, et peut-être d'abord, une dimension politique : c'est la France qui continue la guerre et non pas une armée croupion de risque-tout!..."

 

 

 

 

Fin 41, Daniel Cordier entre au Bureau Central de Renseignement et d’Action (BCRA). Parachuté à Lyon, il rencontre Jean Moulin qui en fait son secrétaire. Ensuite, il joua un rôle actif dans la délégation chargée à Paris de représenter le général de Gaulle

Daniel Cordier est Compagnon de la Libération

De retour à Paris après la guerre, il s'adonne à la peinture pendant une dizaine d'années et commence à acquérir des oeuvres. Ayant épuisé son héritage, il ouvre une galerie à Paris, en 1956

Entre 1973 et 1989, il effectue sept donations à l'Etat français: 500 oeuvres de 64 artistes qui font partie des collections du Musée national d'art moderne-Centre Georges Pompidou.

Depuis vingt ans, Daniel Cordier fait oeuvre d’historien en s’attachant, à travers de nombreux ouvrages, à défendre la mémoire de Jean Moulin.

 

Source: Histoire de Français Libres Ordinaires



 

 

 

 

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