JEAN HADEY

Publié le par Lisa Decamps

JEAN HADEY

Photo: auteur inconnu

En 1938 j'étais à l'Ecole hôtelière de Strasbourg. En 1939 Strasbourg était évacuée et je terminais ma troisième année d'études à Nice.

Après la débâcle je rentrai en Alsace à la recherche de mes parents évacués. Rapidement je me rendis compte de la situation, de la nazification rapide en cours et je m'évadai à bicyclette. Evasion relativement facile en août 40 et je débarquai à Paris où je trouvai du travail à la réception de l'Hôtel George V. Cet hôtel était réquisitionné par les Allemands et était devenu le QG allemand, l'Oberquartiersmeisteramt Paris ! Je m'étais bêtement jeté dans la gueule du loup.

La Gestapo m'interrogea (je n'avais pas changé d'identité encore) et m'informa que je devais rapidement regagner le "Grossdeutschland".

Le "gestapiste" me proposa un marché : "Vous pouvez rester à Paris si vous nous faites une liste des employés qui sont "gaullistes" et "saboteurs" et une autre liste des amis du maréchal Pétain"...

Le lendemain je quittai Paris en donnant une fausse adresse à ma logeuse. J'avais avec moi des lettres de recommandation du directeur du George V, Max Blouet, destinées à des hôteliers de la Côte d'Azur. Max Blouet avait une attitude digne et ne collaborait pas avec l'occupant.

Je franchis la ligne de démarcation en mars 1941 près de Limoges. A Toulon je trouvai une place de cuisinier à la Brasserie de Strasbourg. Pas payé mais nourri, ce qui me permettait de voir venir. Avec quelques amis alsaciens nous avions décidé d'aller en Afrique du Nord et grâce à la filière de Betz nous débarquâmes en Tunisie.

Nous n'avions pas entendu l'Appel du 18 juin mais nous étions tous prêts à nous engager. Nous n'avions malheureusement pas connaissance d'un réseau valable pour rejoindre l'Angleterre.

Après huit mois de chantiers de jeunesse dans les montagnes de Kroumirie à Tabarka et à Ain Draham et un séjour à l'Hôtel Transatlantique de Meknès comme chef de réception, j'ai eu la chance de me rendre utile en faisant un peu de résistance. Ce n'était pas très glorieux mais j'avais l'occasion de renseigner un réseau en signalant les déplacements de la commission d'Armistice. En novembre 1942, après le débarquement allié en Tunisie, je retrouvai notre groupe d'Alsaciens : Marcel Christen qui s'illustra deux ans plus tard comme libérateur d'Illkirch Graffenstaden, Paul Weiss, Roger Kieny, Dumoulins, Arthur Kaiser, Kretz et Paul Angly.

Mai 1943. Tunis était libérée. Je revis Alfred Betz qui me donna des précisions pour rejoindre les FFL, la fameuse force "L" de Leclerc. Rapidement je rassemblai mes amis alsaciens et nous rejoignîmes les free french, déguisés en soldats britanniques.

Pour éviter des frictions et trop de ralliements, nous nous installâmes en Tripolitaine, à Sabratha. C'est dans ce village que je rencontrai mon instructeur alsacien Charles Béné de Sélestat qui nous familiarisa avec les mystères des transmissions., C'était un ancien qui venait de participer aux exploits de la colonne Leclerc du Tchad à Tripoli . Après la guerre, il a écrit une série de livres fort intéressants sur la Résistance alsacienne, L'Alsace sous les griffes nazies.

Ce n'est qu'en septembre 1943 que nous fimes mouvement vers le Maroc où .l'on, forma la 2e Division blindée à Temara près de Rabat. Après un stage aux transmissions, je fus affecté au 5e escadron du capitaine Troquereau du 1 er RMSM (Régiment de marche de spaphis marocains), régiment de reconnaissance. En avril 1944, nous embarquions à bord du Cape Town Castle pour les Iles Britanniques et stationnions à Hornsea près de Hull dans l'East Yorkshire. Accueil très sympathique de la population britannique.

Août 1944. Nous débarquâmes et participâmes aux combats de Normandie Le Mans, Alençon, Forêt de Sées, puis nous fonçâmes vers Paris, en tête du groupement tactique Dio. Le 24 août nous nous retrouvions, après une étape de 250 kilomètres, dans les faubourgs de Rambouillet et vers 9 heures reprenions contact avec l'ennemi. Beaucoup de véhicules allemands détruits et des armes abandonnées.

 Nous rêvions de Paris qui n'était plus très loin.

Mon lieutenant était un brillant officier. Il s'appelait Matucek, était d'origine tchèque, engagé volontaire dans la France libre. Très dur mais juste.  On appelait notre peloton "la Wehrmacht". (Il est mort pour la France et la liberté le 20 septembre 1944 au pont de Flins sur la Meurthe, en allant sous le feu porter secours à des blessés.)

Nous repartîmes rapidement en direction du ministère de la Guerre. A proximité du square Mithouard nous fûmes accueillis par des rafales d'armes automatiques. Nous ripostâmes et certains s'énervaient en tirant un peu dans toutes les directions. Notre conducteur Riboud s'affaissa. Une balle venait de lui traverser le cou.

Le général de Gaulle descendit de sa traction avant et alluma une cigarette. Quelle belle cible ! Il était à deux mètres de moi. Très calme, il refusa de monter dans notre automitrailleuse. Je l'entendis : "Ça suffit ! En voiture ! "

Nous filions vers l'Hôtel de Brienne, rue Saint Dominique, que nous atteignîmes vers 17 heures. Le général Juin donna quelques instructions : assurer la sécurité du ministère et des environs. Notre peloton s'engagea dans la rue de Bourgogne et le combat avec les Allemands qui occupaient encore la Chambre des députés commença. Je descendis du véhicule car ne restaient dans les blindés que des tireurs et les chauffeurs. Les balles sifflaient. Je me protégeais tant bien que mal devant l'entrée d'un salon de coiffure. Notre adjudant Claudepierre réduisit au silence un des deux blockhaus devant la Chambre, côté place de Bourgogne, et avec un obus de 37 le poste de la Flack situé sur le toit de l'immeuble des députés. Nous dégageâmes la place. Les snipers se turent. Drapeaux blancs puis reddition. Plusieurs centaines de prisonniers.

Dans la nuit un orage violent éclata. Les combats se poursuivirent. Le lendemain, la 28e Division US nous remplaça.

Le 16 novembre 1944 ce fut l'offensive. Notre half track de commandement fut touché au milieu du village d'Halloville. Hofer était blessé et Kocha poursuivit à pied sous la mitraille. Lafrimbole. Traversée des Vosges.

 

Nous venions d'apprendre l'existence des camps de la mort et certains de nos camarades avaient vu Dachau et les montagnes de cadavres. J'en parlais aux paysans bavarois chez qui nous étions hébergés. Ils me dirent "Das sind Greulmârchen" (ce sont des affabulations, des histoires inventées). Le lendemain je leur montrai des photos de ces horreurs du camp de concentration et les femmes, très catholiques, se mirent à prier et à pleurer.

Retour en France. Défilé grandiose du 18 juin devant le général de Gaulle. Démobilisé, je repris tout de suite mon poste à l'hôtel George V de Paris.

 

 

Source: Français Libres Ordinaires

Publié dans BIOGRAPHIES

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