27 MAI 1943-48 RUE DUFOUR

Publié le par Lisa Decamps

27 MAI 1943- 48 RUE DUFOUR

 

Tract annonçant la création du Comité Français de la Libération Nationale (CFLN), 1943. (Coll. MRN).

Robert Chambeiron, président délégué de l’ANACR et ancien secrétaire général adjoint du CNR se souvient...

Comment vous êtes vous retrouvé chargé de l’organisation du rendez-vous du 27 mai 1943 ?

Robert Chambeiron. En 1937, j’ai travaillé dans le cabinet de Pierre Cot (1). C’est là que j’ai fait connaissance avec Jean Moulin. Là aussi que j’ai rencontré Pierre Meunier. En 1938, la politique française a viré à droite. Pierre Cot a perdu son ministère. J’ai continué à travailler dans son équipe, tandis que Moulin retournait dans sa préfecture. Quand la guerre est arrivée, j’ai été mobilisé en Afrique du Nord. J’ai regagné la métropole : ce devait être en octobre 1940. J’y ai retrouvé Jean Moulin le 3 novembre. Il m’a demandé de constituer une petite équipe avec le colonel Manhès qui, après la Libération, devait fonder la FNDIRP, et Pierre Meunier. C’est ainsi que tout a commencé... Mais il faut dire que, de toute façon, je serais devenu résistant. Je suis issu d’une famille profondément antifasciste. Depuis les années trente, l’ennemi, c’était Hitler. On s’était aussi battus pour aider les républicains espagnols...

Comment s’est déroulée la réunion ?

Robert Chambeiron. Lorsqu’il a voulu cette réunion dont devait naître le Conseil national de la Résistance, Moulin nous a chargés, Pierre Meunier et moi-même, de la préparation. Nous ne croyions pas au risque zéro, mais notre premier souci était de limiter les dangers. Pour le lieu, notre choix s’est porté sur l’appartement de René Corbin. Nous le connaissions bien. Il avait fait la guerre 14-18 et avait fait preuve de courage. C’était un patriote. Lui aussi avait travaillé au cabinet de Pierre Cot. Son appartement était situé au premier étage du 48, de la rue Dufour, dans le 6e arrondissement de Paris. Nous avions pensé à Paris parce que c’était une ville très animée, où on pouvait circuler sans trop se faire remarquer : il s’agissait, au total, de rassembler en un même lieu dix-neuf personnes recherchées !... Nous avons décidé de ne pas préciser l’adresse aux gens qu’attendait Moulin. Nous leur avions fixé rendez-vous à cinq ou six cents mètres du lieu exact et, Meunier et moi, nous sommes allés les chercher un par un. Cela a pris deux heures peut-être. La plupart ne se connaissaient pas. C’était un jeudi et il faisait beau. La réunion a dû commencer vers 15 heures. Le logement de René Corbin était un appartement de la bourgeoisie moyenne. Les pièces n’en étaient pas très grandes. Nous étions un peu serrés autour de la table et ça n’a pas duré longtemps. Au nom du général de Gaulle, Moulin a rappelé les buts de guerre de la France combattante. Puis Georges Bidault a présenté une résolution qu’il avait préparée avec Jean Moulin. La discussion s’est engagée. Elle n’a pas été aussi vive qu’on l’a affirmé parfois. L’ambiance était bonne, chargée d’émotion. Jean Moulin, à son habitude, était calme, même s’il se savait recherché. C’était un méridional, un homme très chaleureux. Je m’en souviendrai jusqu’à mon dernier jour. En définitive, le Conseil de la Résistance s’est prononcé pour de Gaulle, contre Giraud.

Quelle est la portée, quelles sont les conséquences de cet événement ?

Robert Chambeiron. Rue Dufour, la Résistance réalise son unité et, dès sa création, le CNR se range derrière de Gaulle. Ce qui met fin aux dernières illusions relatives au prétendu double jeu de Pétain. Le CNR n’est l’instrument ni de la droite ni de la gauche. Par sa composition même, il est le reflet de la France en lutte dans sa diversité. Les conséquences sont considérables : en métropole, avant le 27 mai, il y avait des résistances ; après, il y a la Résistance. Le combat a changé d’âme et l’espoir de camp. C’est encore plus vrai après Stalingrad et le Débarquement. La création du CNR consacre l’unité de combat des deux branches de la Résistance : celle de l’intérieur et celle de l’extérieur. Le général Jean Simon, ancien chancelier de l’ordre de la Libération, m’a dit un jour : " J’étais capitaine des FFL dans le désert africain lorsque nous apprîmes la création du CNR. Je sus, à compter de ce jour-là, que je ne serais pas un mercenaire au service d’un pays étranger, même allié, mais un soldat de la France. " Après le 27 juin, les Américains ne peuvent plus douter de la légitimité de De Gaulle. La France devient un pays allié à part entière et, à ce titre, sera présente lors de la capitulation des armées nazies, le 8 mai 1945. D’autre part, les Alliés doivent abandonner leur projet d’administrer eux-mêmes la France au fur et à mesure de sa libération. Et, parce qu’il y a eu le CNR et de Gaulle, la France sera, lors de la création de l’Organisation des Nations unies, l’une des cinq grandes puissances à occuper un siège permanent au sein du Conseil de sécurité.

 

 

 

 

 

Propos recueillis par J. M.

(1) Pierre Cot a été secrétaire d’État aux Affaires étrangères, ministre de l’Air puis du Commerce (1932, 1934, 1936, 1938).

Publié dans HISTOIRE

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