"LETTRES DES SOUVENIRS/ Année 1939."

Publié le par Lisa Decamps

"LETTRES DES SOUVENIRS"

Année 1939.

avec Pierre Schöettel.

Photo personnelle: En Septembre 1939, à Mont de Marsan avec Pierre Schöettel.


 

 

 

Lorsque notre fille aînée, Nina, alors âgée de quinze ans, eut à étudier la seconde guerre mondiale pour un projet de son cours d’histoire en classe de fifth form  2001 au Lycée de Northcote à Auckland, Nouvelle Zélande, nous lui avons suggéré qu’elle demande à son grand-père maternel, Raymond, de lui raconter quelques-unes de ses aventures durant cette époque. Raymond, le père de ma femme Marie-France avait en effet joint l’armée française au début de la seconde guerre mondiale et avait pris sa retraite militaire quelques quarante années plus tard avec le grade de Colonel. Marie-France ne connaissait que peu de la vie de son père durant ces années de guerre mais se doutait bien qu’il ne refuserait pas d’aider sa petite fille dans ses recherches. 

 

 

 

 

 Cette histoire commence donc durant l’été 1939 alors que le jeune Raymond Lescastreyres n’avait pas tout à fait seize ans, l’age qu’avait Nina lorsqu’elle reçu la première lettre…  

Olivier Duhamel  

 

Août 39, Je vais avoir seize ans. J’ai terminé mes études de sténo-dactylo comptable que j’ai suivies à l’école Pigier à Mont de Marsan, chef-lieu du département des Landes où vit ma mère. 

 

 

 

 Muni de mes diplômes, en attendant de trouver un emploi à Mont de Marsan, je suis en vacances à Parentis en Born où je suis né et où vit mon père. Quand je dis « vacances », je les passe essentiellement à me faire un peu d’argent de poche en travaillant à Biscarosse, à la base aéronavale  des Hourtiquets, situé au bord du lac de Parentis-Biscarosse. Je fais chaque jour le chemin aller et retour à vélo. (25 Km)

  

 

     Le soir, rentré chez moi, je lis le journal « La Petite Gironde » que mon père reçoit chaque jour. Certes, les nouvelles ne sont pas bonnes. En 1938, donc un an plus tôt, la guerre avait été évitée de justesse, mais le sentiment est de plus en plus général que, cette fois, elle va devenir inévitable. Chez mon père il n’y a pas la radio mais le journal nous en apprend suffisamment et après l’annexion par Hitler des Sudètes puis de la Slovaquie, les bruits de bottes se font très précis, trop précis à la frontière germano-polonaise. En France on est confiant, la ligne Maginot est considérée comme imprenable, notre alliance avec l’Angleterre est très solide et nos gouvernants comptent beaucoup sur le contrepoids que pourrait exercer l’URSS pour freiner les ambitions allemandes et même s’y opposer. 

 

 

 

 Oui, nous sommes confiants, bien trop confiants. Fin Août 1939 c’est un coup de tonnerre ! L’Allemagne et L’URSS viennent de signer un pacte de non-agression et, désormais, plus rien ne fait obstacle aux visées expansionnistes de L’Allemagne. Le 1er septembre, Varsovie est bombardée et les Panzerdivisonen (Divisions blindées allemandes) entrent en Pologne. Le 2 Septembre, la guerre est déclarée à l’Allemagne par l’Angleterre et la France où la mobilisation générale est décrétée.

 

 

 

 Tous les hommes valides de 20 a 48 ans sont mobilisés mais, les moyens de transport existants ne peuvent permettre de les déplacer tous en même temps aussi, à l’issue de leur service militaire (qui a l’époque dure 2 ans) sont ils tous munis d’une brochure (un fascicule, c’est le terme employé par l’autorité militaire) où sont mentionnés, en cas de mobilisation générale (jourJ) le jour où ils doivent se mettre en route et le régiment qu’ils doivent rejoindre. Ces dates varient du jour J pour les plus jeunes qui viennent juste de terminer leur service militaire, jusqu'à J+8 pour les plus âgés.

 

 

  Les départs s’étalent donc sur plusieurs jours et, à la gare, train après train, je vois partir des parents, des amis, des voisins que leurs mères, épouses, sœur ou enfants accompagnent. Certes, c’est loin d’être la joie, loin de là, mais l’opinion générale est qu’il faut donner enfin une bonne leçon à Hitler, que cette guerre qui commence ne durera pas longtemps (une affaire de quelques mois pense t’on généralement) et que les partants seront bien vite de retour. En tous cas, 21 ans après la fin de ce que, en France, on appelle la Grande Guerre, personne n’imagine que celle qui vient d’être déclarée puisse durer, comme elle, plus de quatre ans.

 

 

 

 Les camions, autos et chevaux sont aussi réquisitionnés. Des équipes spécialisées examinent l’état matériel des véhicules, l’état sanitaire des chevaux, retiennent ce qui leur convient, restituent ce qui ne leur convient pas.

 

 

 En quelques jours le village se trouve vidé de ses forces vives. A part quelques affectés spéciaux échappant au sort commun pour assurer la pérennité des services essentiels (transport, énergie, santé, sécurité entre autres), il ne reste plus que les femmes qui prennent le relais des hommes, les enfants qui doivent apprendre à mûrir plus vite, les vieillards qui doivent se remettre, s’ils le peuvent encore, au travail, et les estropiés ou malades, dont il faut bien s’occuper. Pour ce qui concerne ma famille, mon père, qui a prés de 59 ans, n’est pas mobilisable. Il continue son métier de résinier ( Il récolte la résine des pins pour le compte d’un propriétaire, entre mars et octobre, un travail de forçat particulièrement mal payé, si mal payé que, depuis 40 ans il a totalement disparu de France où personne n’a plus voulu le pratiquer.) De novembre à février, il travaille à l’abattage des pins, travail tout aussi éreintant mais mieux payé.

 

  Avec la guerre, la base aéronavale devient exclusivement militaire, mon travail prend fin. Vers la mi septembre je reviens chez ma mère à Mont de Marsan où je trouve de suite un emploi de secrétaire dactylo au greffe du tribunal.

 

  

 

De septembre 1939 au 10 mai 1940 - la “drôle de guerre”. 

Le 14ème Régiment. de Tirailleurs Sénégalais, gros régiment d'environ 1.500 hommes, qui tenait garnison à Mont de Marsan. a, dès le premier jour de la mobilisation, pris la direction de l'Est de la France. Il ne reste plus à la caserne Bosquet qu'un petit détachement chargé de récupérer et d' acheminer vers le front tous ceux qui n'ont pu partir avec le gros de la troupe, car dans les hôpitaux ou en permission à ce moment-là. 

 

 

C'est, aussi l'époque ou nous voyons arriver les premiers Alsaciens réfugiés. En effet, dès la déclaration de guerre, le gouvernement a décidé d'évacuer tous les habitants des villes et villages d'Alsace et de Lorraine situées entre la ligne Maginot et la frontière allemande. Chaque région de l'intérieur a reçu son lot de réfugié et,  à côté de chez moi, une famille des environs de Mulhouse, les Schoettel, est hébergée dans une grande maison dont une partie est inoccupée. Le père, Emile, qui doit avoir la cinquantaine, était  employé des services administratifs, la mère, apparemment sans profession, s’occupe des ses trois enfants, Marcelle, 14 ans, Jacques, 12 ans et Pierre, 10 ans, qui  très rapidement vont devenir mes amis.

  

 

 Au tribunal, mon travail m’amène à prendre connaissance de dossiers concernant ces faits de défaitisme et d’appel à la désobéissance. Dans ma jeune tête je souhait que ces individus soient durement sanctionnés car je ne puis admettre que de prétendu Français puissent souhaiter la défaite de leur pays. La radio nous apprend qu’un traître Français, du nom de Ferdonnet, s’exprimant sur les ondes de radio Stuttgart, promet le pire aux soldat Français et les incite à déserter, sans grand effet, il va sans dire.

  

 

 L’automne est là. Quand je ne travaille pas, avec les Schoettel nous profitons des derniers beaux jours pour nous baigner dans la Midouze à la Sablière et à jouer à Tarzan dans les arbres. La vie continue  son cours à peu près normal. A l’ aérodrome de Mont de Marsan une école de formation de pilotes de chasse a été créée, les futurs pilotes s’entraînent sur de petits monoplans. De temps à autres, hélas, nous entendons parler d’accidents parfois mortels.

  

 Octobre passé, voici novembre et la célébration du 11 novembre 1918. 21 ans après, à nouveau la guerre. Qui l’aurait cru ? Pierre Schoettel, le petit Alsacien, a, pour l’occasion, mis un calot kaki frappé d’une cocarde tricolore que sa mère lui a confectionné et marche d’un pas martial en chantant : « Vous n’aurez pas l’Alsace et la Lorraine, car malgré vous, nous resterons Français. Vous pourrez bien germaniser la plaine, mais notre cœur vous ne l’aurez jamais.» Cette image, plus de soixante ans après, je la revois comme si elle datait d’hier.

Et voici décembre, c’est toujours la « drôle de guerre », activités de patrouilles, coup de mains de « corps francs. » Par la presse nous apprenons que chaque régiment qui se trouve au contact direct de l’ennemi a mis sur pied un « corps franc » constitué de volontaires, de gars qui « en veulent », chargé de pénétrer, de nuit, dans les lignes ennemies, y tendre des embuscades, y faire des prisonniers et les ramener, poser des mines, rapporter des renseignements. 

 L’hiver commence à se faire rude dans le Nord et à l’Est. La ligne Maginot initialement prévue pour interdire toute incursion allemande entre la Suisse et le Luxembourg, n’a pas été construite au-delà, vers la mer du nord. En effet on a, à l’époque, considéré, d’une part que le massif des Ardennes constituait un obstacle suffisant interdisant tout franchissement à un ennemi venant de l’Est, d’autre part, la Belgique étant neutre, on supposait que l’Allemagne, contrairement a ce qui s’était produit en 1914, respecterait enfin sa neutralité. Tout de même, au vu de ce qui vient de se passer en Pologne, bien tardivement, le Haut-Commandement français se met à douter du fair-play allemand et décide (il est bien tard) de prolonger la ligne déjà existante, aussi, vaille que vaille, on va donc construire à la hâte quelques blockhaus sur les routes qui mènent de France au Luxembourg et en Belgique. Malheureusement ils ne seront pratiquement d’aucune utilité quand le besoin s’en fera sentir. 

 

 

 

 

 

 

Témoignage: Raymond Lescatreyres. Source: Souvenir de guerre d'un  jeune français dans la Seconde Guerre Mondiale

  

 

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