LETTRES DE SOUVENIRS/ Année 1940

Publié le par Lisa Decamps

LETTRES DE SOUVENIRS

en vacances au lac de Parentis

Photo: collection personnelle.

Année 1940

Au jour de l’an, quatre mois que la guerre est déclarée et, pratiquement, rien ne se passe. L’inaction commence à peser à nos soldats, ce n’est pas bon pour le moral. Le Commandement crée le « Théâtre aux Armées » ce qui permet à quelques artistes (démobilisés pour l’occasion ) de venir se produire dans les régiments, mais assez loin des lignes de feu cependant. Enfin on voit arriver, venant de la zone des armées, les premiers permissionnaires. Certes, on ne peut pas dire qu’ils ont mauvais moral, ils se demandent surtout quand et comment tout cela va finir. Quand ils sont en ligne, les patrouilles, les travaux d’aménagement du   terrain, la pose de mines les occupent mais lorsqu’ils reviennent au repos à l’arrière, à part jouer au football ou aux cartes, 

 Le 10 mai, la nouvelle éclatait comme un coup de tonnerre. Hitler a attaqué la Hollande, la Belgique et le Luxembourg.  

 

 

 

 

Du 10 mai au 25 Juin 1940

Je me souviens très bien de ce 10 mai. Le Printemps est vraiment là, un soleil éclatant dans un beau ciel bleu. Quel contraste avec le coup de tonnerre dont la radio, à longueur de journée, se fait l’écho. Les armées allemandes ont commencé à envahir la Hollande, la Belgique et le Luxembourg, précédées par des bombardements aériens et des lâchers de parachutistes. Certes les mines sont graves mais ce n’est pas l’affolement. Les Français ont confiance en leur armée et en leurs alliés britanniques. Et puis, ne leur a t’on pas dit et répété que « Nous vaincrons parce que nous sommes les plus forts »  Pourtant, la gravité va succéder à l’inquiétude. Les Panzers balaient tout sur leur passage, appuyées au plus près par les « stukas » (avions d’assaut qui attaquent en piqué.)  La Belgique, dont une fois de plus la neutralité vient d’être violée, a demandé l’aide de la France qui lui envoie des troupes.

  

A Mont de Marsan rien n’a changé, il est vrai que, par rapport à la ligne de feu nous sommes à l’autre bout de la France, mais on sent les gens très préoccupés.  Les jours passent, les nouvelles sont de plus en plus mauvaises. Les bulletins d’information de la radio sont tous précédés de ce passage de la Marseillaise : « Aux armes citoyens ! » répété  plusieurs fois sans les paroles et ces six notes : « sol, sol, sol, mi, do, ré » finissent par résonner comme un glas dans mon cœur d’adolescents. Les vois des speakers sont graves qui nous font suivre la foudroyante progression  en direction de la mer des blindés allemands qui, après avoir franchi la Meuse, foncent plein ouest et, par Amiens et Abbeville atteignent la Manche le 25 mai, 15 jours seulement après le début de leur offensive. Les Allemands appellent cela la Blitzkrieg (guerre éclair) et force est de reconnaître qu’elle mérite bien ce nom.

  

 Nous sommes en juin. Après un court répit les Panzers repartent vers le sud. Les communiqués militaires nous parlent de repli de nos troupes sur « des positions préparées à l’avance » mais, de plus en plus, le pessimisme succède au doute. Quelques réfugiés réussissent à arriver jusque dans notre sud-ouest et ce qu’ils racontent avoir subi (désordres, pagaille invraisemblable sur les routes encombrées d’enfants, d’autos, de camions, le tout sous les attaques incessantes des Stukas qui, dans un hurlement d’apocalypse lâchent leurs bombes en piqué puis mitraillent en rase motte) n’est pas fait pour remonter le moral.

  

 Tout va maintenant très vite. Le gouvernement quitte Paris pour Bordeaux le 10 Juin. Le 14 juin, Paris est déclarée « ville ouverte » plus rien n’empêche les Allemands d’y pénétrer.

 

 

  Nous sommes pétrifiés, assommées, sans voix, un sentiment d’impuissance mêlé de honte nous submerge. Comment une grande nation comme la France a t’elle pu être humiliée à ce point, en un mois ? Certes il y a bien quelques unités qui continuent, avec succès souvent, de s’opposer à l’avance Allemande, mais il s’agit de cas isolés, aucune manœuvre coordonnée ne peut plus être réalisée. On le sent bien au ton de la radio, c’est la débandade. Le 16 juin, le Maréchal Pétain, devenu chef du gouvernement à la suite de la démission de Paul Raynaud, s’exprime à la radio dans ces termes : « Il faut cesser le combat. » Je l’écoute avec les enfants Schoettel, nous avons tous les larmes aux yeux et Jacques me dit : « Qu’allons nous devenir, nous, Alsaciens ? » Très rapidement, l’Armistice est signé le 24 juin. L’Angleterre seule poursuit héroïquement la lutte. Les Allemands sont aux portes de Bordeaux Le 25 ils sont à  Mont de Marsan et à la frontière franco-espagnole.

  

 Les premiers Allemands que je vois sont des motocyclistes montant deux side-cars, casqués et bottés, vêtus d’un imperméable gris vert très ample. Ils sont très jeunes (à peine plus de vingt ans je présume.) Les passagers des side-cars ont à leur disposition une mitrailleuse, les pilotes sont armés d’un pistolet mitrailleur porté en bandoulière. Sur leurs casques ils portent les deux éclairs, qui deviendront tristement célèbres, des SS et sont des éléments de reconnaissance avancée d’une division d’infanterie.

  

 Dès le lendemain, un important détachement de cette division s’installe à la caserne Bosquet et, dans les rues, on les voit défiler impeccablement ( il faut bien le reconnaître) en chantant. Ils ont reçu l’ordre de leur commandement de se monter particulièrement « Korrects » avec la population et en effet, je n’ai pas le souvenir d’un quelconque incident à l’époque.

 L’Armistice est onc signée et les hostilités ont, en principe, cessé. Toutefois, les derniers occupants de la ligne Maginot (qui, finalement, n’aura servi à rien) pris à revers, ne se rendront que le 30 juin. J’entends dire qu’un général français, parti à Londres, a, le 18 juin, lancé un appel à la résistance. Personnellement, je n’ai pas entendu cet appel car les Allemands, depuis longtemps déjà, brouillent la BBC. Bien plus tard, j’apprendrai que ce général se nomme de Gaulle.

 

 

  

Du 25 juin au 31 décembre 1940

Très rapidement, l’armée allemande prend l’entière possession de la ville de Mont de Marsan, ville importante à leurs yeux car située exactement sur la ligne de démarcation (Demarkation Linie) qui, partant de la frontière suisse à hauteur du lac de Genève, passant par Chalon sur Saône, Moulins, Bourges, Vierzon, le sud de Tours, Poitiers, Angoulême, Langon, Mont de Marsan et Orthez, atteint à Saint Jean Pied de Port la frontière espagnole, partageant ainsi la France en deux zones qui prennent les noms de Zone Libre et Zone Occupée.

  

   Tout d’abord, l’Alsace et la Lorraine, comme en 1870 sont annexées par l’Allemagne et cessent donc d’être françaises. Le choc, chez nos amis Schoettel est profond. Toute la famille pleure à chaudes larmes lorsqu’ils apprennent que, très rapidement, comme tous les autres Alsaciens-Lorrains évacués en 1939, il va leur falloir bientôt, le temps que les dégâts causés par la guerre soient réparés et que les moyens de transport soient mis en place, regagner Mulhouse, qui ne sera plus Mulhouse, mais Mulhausen. Pour Marcelle, Jacques, Pierrot et leurs parents, c’est un déchirement et, pour moi, un véritable crève-cœur. Nous avons tant de choses en commun, nous sommes tellement attachés les uns aux autres.

 

Le mois de juin, la présence militaire se renforce. Les Allemands réquisitionnent les plus beaux hôtels, les plus belles demeures. Ils savent où ils vont, ils sont bien renseignés, et de longue date.  Le couvre-feu est instauré, plus aucun civil n'est autorisé à circuler après 21 heures, sauf de très rares exceptions. Les contrevenants, arrêtés par les nombreuses patrouilles, sont amenés, soit à la Kommandantur pour y cirer les bottes des soldats, soit à la caserne pour y peler les pommes de terre dans les cuisines de l'armée. Ils ne seront libérés qu'à 6 heures le lendemain matin.

 

Les armes détenues par les civils doivent être remises à la Kommandantur mais certains, malgré les terribles sanctions promises aux contrevenants, prendront le risque d'enterrer leurs fusils, dûment graissés, dans des coins connus d'eux seuls. Toutes ces mesures font l'objet d'affiches jaunes, imprimées en noir, placardées un peu partout.

  

Les vivres se raréfient dans le courant, des mois de juillet, et août, sucre, beurre, nouilles, viande, café, chocolat, pommes de terre sont devenus difficiles à trouver et on parle de plus en plus de la mise en place prochaine de cartes de rationnement. Oranges et bananes ont totalement disparu, tous les ports de la façade Atlantique, Manche et Mer du Nord étant fermés au trafic commercial. L'essence aussi se fait très rare, réservée (avec parcimonie) aux services d'urgence ‑ médecins et pompiers notamment, les autres (rares) propriétaires de voitures doivent les laisser au garage, ou alors, les transformer en véritables monstres par l'adjonction de cylindres verticaux imposants, installés à l'avant du véhicule, leur permettant d'utiliser comme carburant les gaz issus de la combustion en vase clos du charbon de bois. C'est le fameux principe du ''Gazogène'' que les transporteurs et taxis seront bien obligés d'utiliser s'il veulent subsister.

  

Dans mon travail, peu de changement; la Kommandantur exige néanmoins que les prisonniers civils incarcérés pour « actes anti francais » soient, libérés... ils ne sont d'ailleurs pas, fort heureusement, très nombreux

  

Chaque jour, sous les fenêtres du Tribunal, je vois, j'entends passer les “abteilungen” sections,  compagnies SS qui, tête nue, en survêtement uniforme et en chantant à plusieurs voix, sans la moindre cacophonie, vont faire du sport, au stade de l'Argenté tout proche. Il faut reconnaître que leur discipline, leur allure martiale en imposent et on en vient même à comprendre pourquoi nous avons été battus. Chez ces soldats, ce n'est pas de l’à-peu-près mais de l'extrême rigueur. Chose nouvelle pour nous Français, on voit arriver très vite dans les états majors et unités de transmissions allemandes les premières auxiliaires féminines, femmes soldats, que nous avons tôt fait, de baptiser “les souris grises” à cause de leur uniforme gris et non « feldgrau » comme celui des hommes.

 

Courant août les Schoettel sont avisés d'avoir à se tenir prêts à retourner chez eux au début du mois prochain un convoi de rapatriés devant se former en gare de Mont de Marsan.  A contrecœur, ils font  leurs bagages. Ils veulent encore croire qu'un miracle les empêchera de partir. Jacques va avoir 13 ans il n'envisage pas un seul instant, que la guerre, qui continue avec l’Angleterre, puisse durer assez  pour qu'il soit contraint d'y participer puisque considéré à présent, comme sujet allemand.

  

Evidemment la presse et la radio, entièrement aux ordres des Allemands, racontent avec force détails la tragédie et, inutile de dire que, dans  l'affaire, les Allemands se donnent le beau rôle, insistant sur la perfidie anglaise, oubliant leur propre ignominie. Mais à vrai dire, cette propagande ne trompe personne et le sentiment général est que la flotte française aurait rallier  l'Angleterre au lieu de se laisser bêtement détruire. A de rares exceptions près  personne n'en veut aux Anglais, au contraire on les comprend car ils supportent seul le poids de la guerre et l'on sait bien que, malgré l'Armistice, l’ennemi est, et reste l'Allemagne. La bataille d'Angleterre fait toujours rage et ce ne sont, pas les rodomontades de Goering, chef de la Luftwaffe, qui empêchent les Français de penser, avec juste raison, que la RAF fait bien mieux que simplement “tenir le coup”.

  

On voit, apparaître une première affiche rouge imprimée en noir. La première d'une longue série hélas, elle annonce que, à la suite d’un attentat commis à Paris contre un officier allemand, un certain nombre d'otages ont été fusillés.

 

 

 Début septembre, le jour du départ, est arrivé pour les Schoettel. A pied, n'ayant avec eux que quelques valises (20 kg de bagages par personne) ils se rendent, à la gare où je les accompagne. Nous sommes tristes, très tristes. Nous sentons qu'une page de notre vie se tourne. Je me souviens d'avoir dit à Jacques ce jour là « L'Alsace redeviendra françaises, Jackie et j'aimerais être de ceux qui la libéreront. » Simple espoir de ma part ?  Ou prémonition  peut-être ?

  

Le ciel est gris, à l'image de nos cœurs.  Dernières embrassades, derniers déchirements, derniers « au revoir »,  derniers baisers envoyés de la main alors qu'ils montent dans le compartiment qui leur est attribué. Un long coup de sifflet qui brise le cœur,  le convoi s’ébranle doucement. Ceux qui, comme moi, ont accompagné quelqu'un, baissent la tête, les yeux pleins de larmes Ils sont partis! Quel va être leur destin? Je viens de perdre mes grands, mes meilleurs amis,  Il ne me reste plus qu'à attendre la lettre que Jackie doit m'envoyer lorsqu'il sera arrivé et me donner sa nouvelle adresse. Je quitte lentement la gare comme on quitte un cimetière.

  

L'été s'achève lentement. J'ai 17 ans, à cet âge là, l'appétit de vivre est toujours le plus fort. Mon travail prend à nouveau toute mon attention et mes loisirs consistent essentiellement à aller de temps à autres au cinéma, voir quelques-uns des films français ou américains autorisés par la censure allemande.

  

 Comme je ne travaille pas le samedi, je pars à vélo vers Villeneuve (gros bourg de 3 à 4000 habitants environ) où j'espère pouvoir acheter mes Gitanes Vizir. A la barrière de la Ligne de Démarcation, il n'y a, pour l'instant, qu'un léger poste de garde d'une douzaine de soldats aux ordres d'un “unteroffizier” (sous-officiers) il n'y a qu'une seule sentinelle de service, relevée périodiquement et qui, l'arme à la bretelle, fait des va-et-vient devant la barrière fermée. Le sous-officier, lui, contrôle les Ausweiss des gens qui, comme moi, se présentent pour passer, procède à une rapide palpation des vêtements pour s'assurer que l'on ne transporte rien de répréhensible en posant la question qui me sera maintes fois posée : “Nicht letters ?” (Pas de lettres?). En effet, tout échange de correspondances entre les deux zones est strictement interdit. Ne  sont autorisées que les fameuses “cartes Inter Zones” qui, pré imprimées, sont prévues pour qu'il ne soit possible que de donner des nouvelles de la santé de la famille en remplissant les “blancs” laissés dans le message pré imprimé. Ces cartes mettront un certain temps pour parvenir à destination ou seront détruites par la censure allemande pour peu que l'envoyeur ait cru bon d'ajouter quelque chose en dehors des “blancs” prévus.

Les sous officiers me donnent à lire les revues éditées par leur service de propagande, entre autres une revue de la Luftwaffe qui s'appelle “Der Adler” (L'Aigle) qui, alors que la bataille d'Angleterre bat son plein, magnifie les exploits de leurs pilotes de chasse. Je feuillette aussi leur revue “Signal”, toute aussi pleine des “hauts faits d'armes” de leur Wehrmacht, avec aussi, bien sûr de grandes photos couleur d'Hitler admirant Paris qu'il vient de conquérir, depuis l'esplanade du Palais de Chaillot, puis rencontrant le Général Franco à Hendaye enfin serrant la main du Maréchal Pétain à Montoire. Bref, je suis désormais bien connu d'eux et mes passages de la ligne de démarcation s'en trouvent grandement facilités : pas de fouille ou, alors, parfaitement symbolique.

  

Le 11 novembre n'est pas fêté :Verboten ! (défendu). La radio et les journaux nous apprennent quand même qu'à Paris quelques étudiants qui, à l' Arc de Triomphe de L'étoile,  ont voulu passer outre à l'interdiction ont, été durement dispersés.

 

 

 

Noël approche. Le père Noël sera vraiment très pauvre et rare seront ceux qui feront réveillon.. D'ailleurs, because couvre feu, la « messe de  minuit » aura lieu à 18 heures le 23 décembre. Triste Noël, triste jour de l’an.

 

 

 

 

 

 

Récit : Raymond Lescastreyres

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