LETTRES DE SOUVENIRS/ Année 1941

Publié le par Lisa Decamps

LETTRES DE SOUVENIRS

 

Photo : Collection personnelle

Année 1941

 

 

Fin janvier, sachant que je dispose d'un Ausweiss me permettant d'aller en Zone Libre, Dulau, le nouveau au greffe, me demande si., à l'occasion, je ne pourrais pas poster en Zone Libre une lettre destinée à sa fiancée et qui aurait donc quelques chances de parvenir en Espagne, les relations entre Zone Libre et l’Espagne n'étant  pas interrompues. Au début, je suis hésitant, mesurant bien le danger auquel je m'expose si les Allemands découvrent la lettre, bien que, comme je l'ai déjà dit, je sois à présent, bien connu au poste de garde et que 9 fois sur 10, lorsque je me présente pour passer, je ne sois même pas fouillé.

A la fin nous nous mettons tous deux d'accord sur une solution intermédiaire, jugée plus facile à réaliser : Dulau me donne oralement l'adresse en Espagne de sa fiancée et me remet, à elle destiné,  un petit bout de papier avec quelques mots. Je passe la ligne avec ce bout de papier très anodin dans mes poches et je me charge en Zone Libre, de faire une lettre à la dulcinée dans laquelle je lui explique ce qui se passe en lui joignant le mot écrit par Dulau. Je lui donne mon adresse en Zone Libre (en Poste Restante à Villeneuve de Marsan) pour qu'elle puisse répondre,  et j'adresse le tout à la “senorita” dont j'ai à présent oublié le nom mais retenu l'adresse : Funicular de Archanda à San Sebastian,  Guipuzcoa, , Espana   Tout se passe à la perfection. Cela n'a même paru très  facile.  C’est ainsi que je viens de devenir “passeur de courrier”.

 

 

 

 

Pour la petite histoire, bien après la guerre j'apprendrai que Dulau a finalement pu épouser sa “senorita” mais je n'ai jamais eu l'occasion  de rencontrer l'un ou l'autre, ainsi va la vie. Ce premier succès m'a donc enhardi et, par le bouche à oreille, je commence à recevoir du courrier sous double enveloppe, la première à mon nom, la seconde au nom d'un destinataire en Zone Libre dont je n'ai bien souvent jamais entendu parler.

Quand je reviens de Zone Libre, après être passé à la poste restante où je reçois mon courrier (toujours sous double enveloppe), mêmes cachettes, quelques Vizirs laissées au passage et le tour est joué. Cela durera quelques mois mais en septembre, je devrais y mettre un terme.En mars 41, 1es unités SS sont relevées et, remplacées par des unités de la Werhmacht, les soldats semblent plus âgés, ce n'est pas le fer de lance de l'armée Allemande.  Aussi, au début, je m'abstiens de passer avec des lettres afin de “prendre le vent,” de voir comment cela se passe avec les douaniers.

  

 

Avec les premiers jours au printemps je reçois enfin une courte lettre de Jackie. C'est, une carte Inter zones, avec un timbre allemand à l'effigie de Hitler, vu de profil. Grâce au code dont nous avions convenu avant leur départ, je comprends qu'ils n'apprécient pas du tout leur nouvelle vie. Le code consistait, simplement dans l'emploi de l'adverbe  très. Exemple : « Nous sommes bien logés » signifie  que, dans l'ensemble, le logement convient. « Nous sommes très bien logés » qu'il y a de sérieuses lacunes. « Nous sommes très, très bien logés » signifie que le logement, est infect. A  en juger par le nombre de très, très utilisés, j'en déduis que mes pauvres amis éprouvent de sérieuses difficultés à s'adapter à leur nouvelle vie.

  

 

A cette même époque, ma cousine Simone Manciet arrive un jour à la maison et  demande à ma mère si elle ne pourrait pas la faire passer en Zone Libre pour  qu'elle puisse aller voir son mari à Pellegrue. Et nous voici en plein printemps. Avril a vu la Wermacht déferler sur les Balkans, occuper la Yougoslavie, la Grèce, prendre pied en Méditerranée en s'emparant de l'île de Crète. Les Italiens, en très mauvaise posture en Libye, reçoivent le renfort de l'Afrika Korps de Rommel qui va rétablir une situation bien compromise. Autre événement surprenant, le dauphin du moment d'Hitler, Rudolf Hess, s'envole d'Allemagne et se rend en Angleterre.  Les Allemands diront qu'il est devenu subitement fou.  Enfin, mai voit la fin du cuirassé allemand Bismark qui, malheureusement, a fait exploser le cuirassé Hood de la Royal Navy quelques jours auparavant.

  

 

Bientôt, l'été, depuis longtemps nous ne mangeons plus à notre faim. Le pain est devenu infect, le maïs a petit à petit, remplacé le blé ou le seigle, les pommes de terre sont devenues extrêmement rares. J'ai repris, mais avec plus d'espacement, mon trafic postal, ayant remarqué que les fouilles douanières portaient neuf fois sur dix sur les véhicules franchissant la  ligne de démarcation. Des affiches, placardées par l'autorité allemande, incitent les ouvriers français à partir, volontairement, travailler en Allemagne. La propagande insiste sur le fait que, pour un ouvrier volontaire, un prisonnier de guerre sera libéré.

  

 

Le 22 juin, coup de tonnerre, et d'importance.  Déclenchant le plan Barbarossa,  Hitler attaque l'Union soviétique et, d'emblée, l'avance de la Wehrmacht est fulgurante. C'est la répétition de la Blitzkrieg ( milliers de prisonniers, armée soviétique en déroute) Hitler va t'il réussir là où Napoléon et sa Grande Armée ont échoué ?

  

 

L'été passe comme cela. Les queues devant les magasins s'allongent de plus en en plus et les vitrines n'ont plus grand chose à exposer. La laine et le coton ont disparu, remplacées par la fibranne, de la fibre de bois. Plus de cuir pour ressemeler les chaussures, aussi les semelles sont-elles de bois à présent. Le “marché noir” est  devenu une institution mais seuls les nantis, les trafiquants, les “collabos” au service des Allemands peuvent, en profiter. Le petit peuple commence à souffrir, surtout dans les villes.

  

 

Au greffe du Tribunal j'ai été amené à rencontrer un Lorrain, nommé Thomassin, qui est interprète auprès de  la Kommandantur, il travaille, certes, avec les Allemands mais son cœur est profondément français. La preuve, c'est que quelques jours après l'aventure que je viens de relater, il vient me trouver  et me dit que la Kommandantur a un oeil sur moi, suite à certaines dénonciations, anonymes bien sûr, concernant mes activités de passeur. Il me faut prendre une décision, elle sera vite prise : plutôt que d'attendre sagement que les Allemands viennent me cueillir, je prépare un petit baluchon de quelques vêtements mis dans une housse de polochon et, muni d'un viatique de 250 francs (environ 2.500 francs actuels), après avoir dit au revoir à ma mère, je passe en Zone Libre le 28 octobre 1941, décidé à m'engager dans l'armée française, dans un régiment le plus loin possible de la métropole.

 

 

 

Le soldat 

 

Arrivé à Agen, au 5ème Régiment d’Infanterie, je passe une visite médicale à l'hôpital Saint Jacques où on me déclare apte au service militaire,  mais comme j'ai les pieds plats, inapte à servir dans l'infanterie. J'ai, par contre, le choix entre la cavalerie et l'artillerie, aussi je choisis la cavalerie et souscris un engagement pour 3 ans au titre du 3ème Régiment de Spahis marocains stationné au Maroc, à Meknès.

 

 

Le hic, c'est que les commissions d'Armistice germano-italiennes qui contrôlent tous les ports de la Zone Libre, ne laissent partir qu'au compte goutte les engagés à destination de L'Afrique du Nord aussi, en attendant, je suis mis en subsistance au 3ème Régiment de Hussards (Estherazy Houzard) à Montauban, au Quartier Doumer, où J'arrive en même temps qu'un basque de la région de Biarritz, François Lasserre. Nous deviendrons très vite des amis, vivrons les mêmes aventures dans les mêmes régiments, mêmes escadrons jusqu'à ce que, en novembre 1944, il tombe au champ d'honneur, mais j'aurai l’occasion d'y revenir.

 

 

 

 

Pour le moment, nous sommes donc plusieurs subsistants en attente de départ pour l'Afrique au 3ème Hussard. Heureusement cette situation ne dure guère. En effet, à Montauban, dans le Quartier Andreossi, voisin du notre, se trouve le ler Régiment de Spahis Marocains qui vient de rentrer de Syrie, il n'est plus au complet, une partie de  ses unités ayant rallié les FFL du Général de GAULLE. Vers la mi novembre, il est autorisé par la commission d'armistice à regagner l'Afrique du Nord dont sont originaires la plupart de ses spahis. L'occasion se présente donc de nous envoyer en Afrique en nous faisant passer pour des anciens combattants de Syrie aux yeux de la commission d'Armistice. C'est donc avec les écussons du ler RSM que nous embarquons le 20 novembre à Marseille sur L'Athos II après avoir été passés en revue dans la gare maritime par la commission d'Armistice qui a bien voulu nous féliciter pour notre résistance à l'agression anglaise en Syrie. Je crois que si notre sort n'avait pas été en jeu, nous aurions éclaté de rire. Nous, jeunes blancs becs de 18 ans à peine, anciens combattants de Syrie.

  

 

Escortés par le contre torpilleur Tartu, nous débarquons sans encombre le lendemain à Alger où nous sommes hébergés à la caserne du 13ème de Tirailleurs Sénégalais, juste sur le front de mer, en attendant de prendre le train en direction du Maroc. Et me voici à Meknès où je quitte mes écussons du 1er RSM et ma qualité d'ancien combattant de Syrie pour ceux du 3eme RSM toujours avec mon ami Lasserre. Aussitôt, pas  le temps de respirer, nous sommes pris dans le moule. Nous commençons à faire ce que l’on appelle “nos classes”, et cela ne rigole pas. Marches, (à pied et à cheval) école du soldat,  tirs, revues, service en campagne, équitation, entretien des chevaux et du matériel, gardes, bref, nous n’avons pas le temps de souffler.

Nous sommes au tout début décembre  et au 3eme  RSM depuis seulement dix jours, quand nous sommes prévenus qu’on cherche des volontaires pour servir dans la cavalerie motorisée au 1er RCA (Régiment des Chasseurs d'Afrique) à Rabat. L'occasion est trop belle d'en finir avec les chevaux et, avec Lasserre, nous nous portons volontaires. Les choses ne traînent pas et le lendemain, par le train, direction  Rabat.

 

 

 Ici, plus de  chevaux et c'est déjà un avantage. Sous les ordres du brigadier (caporal) Mercier, nous reprenons nos classes à zéro et  apprenons à conduire les motos. Pour les voitures et camions on verra plus tard car tous les véhicules sont réglés pour utiliser l'alcool comme carburant, l'essence étant conservée précieusement pour être utilisée en cas d'événement grave.

 

 

 Quelques jours après notre arrivée, nous apprenons l'attaque japonaise sur Pearl Harbour  et l'entrée en guerre des Etats Unis. De plus, comme les Allemands sont stoppés devant Moscou, je suis de ceux qui pensent que rien n'est encore définitivement joué quant à l'issue de la guerre.

 

 

La vie, au Maroc, est totalement différente de celle que je menais avant de m'engager. Par contre, pour aller en ville et en revenir, c'est à pied qu'il nous faut faire le trajet (8 km aller-retour.) Il nous est néanmoins recommandé de ne pas nous aventurer dans la ville arabe (la Médina) réputée peu sure de nuit. 1941 se termine, et devinez ou je passe la nuit du Nouvel An 1942 ? De garde aux garages!

 

 

 

 

 

 

Récit : Raymond Lescasteyres.

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