LETTRES DE SOUVENIRS/ Année 1942.

Publié le par Lisa Decamps

LETTRES DE SOUVENIRS

Le Chas d'Af

Photo: collection personnelle

  

Année 1942.

 

 

 

 

Avant le 8 novembre 1942, il ne se passe pas grand chose dans ma vie de soldat, aussi je me contenterai d'un survol rapide de cette période qui me voit, après mes “classes”, intégrer le bureau de mon escadron en tant que secrétaire chargé de la tenue des pièces matricules (livrets militaires des personnels) et d'établir la solde (la rémunération) des hommes de troupe. A présent, il me faut attendre d'avoir au moins un an de services pour pouvoir prétendre être admis à suivre les cours d'un peloton d'élèves brigadiers (élèves‑caporaux)  c'était ainsi à l'époque.

 

 

 

 

   Fin octobre, j'ai 19 ans et 1 an de services, je vais pouvoir suivre les cours du peloton d'élèves gradés qui doit commencer incessamment.

 

 

 

 

 J'en arrive au mois de novembre 1942 qui va marquer un grand tournant, non seulement dans ma vie, mais aussi dans l'histoire de la seconde guerre mondiale.


7 Novembre 1942

Nous sommes, autant qu'il m'en souvienne, un samedi. Lasserre, Lamotte et moi sommes sortis du camp vers 18 heures, titulaires d'une permission de spectacle valable jusqu'à minuit. Tout est très calme lors de notre départ.

Lorsque nous arrivons au Camp  nous le trouvons en ébullition. Nous recevons l'ordre de nous mettre en tenue de combat et de nous tenir prêts à partir en opérations dans un délai de 2 heures. D'abord il s'agit d'aller aux garages, de mettre tous les véhicules en état de fonctionner à l'essence . Puis  c'est la perception de l'armement, des munitions, des vivres, confection des paquetages de campagne.

Quatre heures du matin ce 8 novembre. Mon escadron est prêt depuis longtemps à partir, nous attendons les ordres. Tout est calme, pas un bruit. Soudain, en direction de l'ouest, un vrombissement d'avions se fait entendre et s'amplifie en quelques secondes, on voit leurs feux de positions, ils viennent de l'océan et volent très bas. Pas un coup de feu, pas une bombe, mais une multitude de tracts qui tombent sur le camp et tout à l'entour. J'en ramasse un, il est rédigé en Français et en arabe. Signé du Général Dwight Eisenhower, il nous dit à peu prés ceci “Nous venons en amis pour vous aider à vous débarrasser du joug nazi, ne tirez pas sur nous et il ne vous sera fait aucun mal.” L’opération Torch vient de commencer.

Vers sept heures nous recevons l'ordre de partir, direction le port de Casablanca où se trouvent quelques unités de la marine de guerre, dont le cuirassé Jean Bart (qui a réussi à quitter Brest, où il était en cours de finition, en juin 1940, quelques heures seulement avant l'arrivée des Allemands. Il est à quai il ne peut prendre la mer, ses machines n'étant pas en état, et il ne dispose que d'une tourelle de 3 canons de 380mm avec laquelle, dans la matinée, il tirera sur l'escadre US qui se trouve au large. Il y a aussi les croiseurs Gloire et Primauget ainsi que deux ou trois navires plus petits (torpilleurs ou contre-torpilleur je crois) dont Le Milan.

 

 

 

Sur le port, nous ne faisons rien d'autre que “compter les coups” car, en effet, voilà les avions US qui reviennent, bien reconnaissables à leurs bouts d'ailes carrés . Ils s'en prennent tout d'abord à l'aérodrome du Camp Cazes où se trouvent quelques avions français et des batteries de DCA qui ont ouvert le feu en premier; on entend quelques bombes exploser et, bientôt, nous voyons un gros nuage noir monter dans le ciel.  Depuis le quai, toujours amarré, le Jean Bart tire vers le large avec ses 380mm  Vers 9 heures, la riposte ne se fait pas attendre. D'où je suis, je vois les Grumann Martlet, très haut au-dessus du port, basculer l'un après l'autre et piquer sur les navires français qui ont pu franchir les passes et font feu de toutes leurs pièces de DCA.

 

 

 

 

 C'est dément d'assister ainsi à la guerre en spectateur, comme au cinéma, car nous voyons bien que ces bombes ne nous sont pas destinées!

 

 

 

 

 Dans l'après-midi, un peloton de mon escadron est envoyé en reconnaissance sur la route côtière Casa-Rabat, voir si l'itinéraire est libre car le groupe d'escadrons de Casa a reçu l'ordre de rejoindre au plus tôt le gros du Ier Régiment de Chasseurs d'Afrique à Rabat. Avant d'arriver à Fedala (environ à mi-chemin entre Casa et Rabat), ce peloton doit faire demi-tour après avoir constaté que les Américains débarquent en grand nombre sur les plages avec des chars amphibies et que la route est coupée. Pour rejoindre Rabat, il va donc nous falloir faire un grand détour par l'intérieur des terres, aussi partons-nous, en fin d'après-midi, pour Camp Boulhaut, puis Camp Marchand où nous allons passer la nuit.

 

 Le 9 novembre, il pleut; nous avons quitté la route asphaltée et roulons sur des pistes en direction de Temara où nous retrouverons la route directe Casa - Rabat, à environ 10 km de cette dernière ville.  Pour ce qui me con cerne, avec ma petite Terrot 125 cm3, motocycliste assez inexpérimenté que je  suis, sur cette piste argileuse et très mouillée, j'essaie de rouler et j'éprouve bien des difficultés à le faire.  En effet, tous les 300 ou 400 mètres je suis obligé de mettre pied à terre pour enlever les paquets de glaise qui, coincés entre les garde boue et les roues, m'empêchent d'avancer. Un vrai cal­vaire et je ne tarde pas à me retrouver seul, mais pas le dernier car le camion de dépannage est loin derrière moi, s'occupant à réparer d'autres véhicules en panne. 300 mètres par 300 mètres, je continue à avancer dans une plaine de boue rougeâtre, sans un arbre, sans une maison où une “mechta” (maison arabe), un vrai bled dans tous les sens du terme, alors que la pluie a enfin cessé.

 

 

  

Peu avant midi, alors que, une fois de plus, je suis occupé à me désembourber, voici un visiteur. Un Grumann passe par-là, en rase-mottes. Je ne suis pas très fier mais, comme j'ai mon mousqueton (genre de carabine) en bandoulière, le pilote voit bien que je ne nourri aucune intention hostile à son égard (d'ailleurs, s'il en allait autrement, ce serait, pour le moins, un peu présomptueux de ma part.) Il se contente donc de tourner deux fois autour de moi en faisant, derrière son cockpit, un petit geste de la main que je prends comme un encouragement à continuer mon travail et, prenant de l'altitude, il met le cap à l'Ouest. Enfin, je rejoins la colonne qui, avant d'arriver à Temara,  s'est arrêtée pour permettre un regroupement de ses éléments, puis, au bout d'un moment, nous repartons. La colonne s'engage sur la route Casa-Rabat et entre dans Temara lorsque survient une escadrille de Grumann. Dans quelques instants cela va être le drame. Nous ne serons plus les spectateurs mais les acteurs et aussi les victimes d'un lamentable  film de guerre, d'une épouvantable tragédie.

Voilà donc de quelle façon, alors que j'ai à peine 19 ans,  je viens de recevoir mon baptême du feu. Les Anglo-américains venaient pourtant en ami et ils ont été contraints de nous tirer dessus  comme à Mers El Kebir.  Malheur à ceux qui ont voulu cela.

 

 

 

 

 Le 11 novembre, l'armée française du Maroc cesse toute résistance. Décidément, les 11 novembre semblent voués aux fins de conflits, mais celui-ci ne sera jamais particulièrement fêté. Le 12 novembre, ce qui reste du 5ème escadron du 1er Régiment de Chasseurs d'Afrique revient au camp de la Jonquière à Casablanca pour se remettre en état et préparer son déménagement définitif pour Rabat que nous rejoindrons dans quelques semaines.

  

 

 

De nous retrouver si peu nombreux dans ces bâtiments, que nous avons quitté depuis seulement cinq jours, mais quels jours, nous serre le cœur. Ce soir, un nouveau trompette sonne l'extinction des feux. De nos fenêtres nous regardons avec tristesse cette cour d'honneur aux quatre coins de laquelle, le soir, notre camarade Philippoteaux, trompette de talent, venait sonner cette même extinction des feux.  Notre camarade, notre ami Poteau, comme nous l'appelions, et beaucoup d'autres, ne sont plus. Ce premier soir nous les pleurons.

 

 

 

 

 Pendant 48 heures nous sommes consignés au camp. Le sang de nos morts est encore trop frais pour que nous puissions aller à la rencontre des GI's qui sont à présent en grand nombre à Casa. Certes, ils n'ont pas tiré les premiers et beaucoup comme moi ne les tiennent pas pour responsables de la tragédie qui nous a endeuillé. 

L'année 1942 se termine donc. Maintenant plus question d'avoir des nouvelles de nos familles. On se bat en Tunisie où les chars Sherman américains du Général Patton, si mes souvenirs sont exacts, au col de Kasserine, se sont “frottés” aux chars Panther et Tiger allemands et y ont laissé quelques plumes.

 

 

 

 

 Par contre, heureuses, très heureuses nouvelles, à El Alamein,  Monty vient de contraindre Rommel à la retraite et, à Stalingrad, les “Popov” achèvent l'encerclement de la VIème Armée de Von Paulus. Dans le Pacifique, les Marines qui ont débarqué à Guadalcanal en août, après avoir résisté aux attaques japonaises, prennent peu à peu le dessus et sont en passe de contraindre les troupes du Mikado soit à rembarquer, soit à mourir sur place.

 

 

 

 

 Pour ce qui nous concerne, désormais c'est la main dans la main que, avec les Américains et les Anglais nous allons entrer dans la danse et tenter d'effacer la honte de 1940. Mais, auparavant, nous devrons être équipés “de pied en cap” car il est évidemment exclu que nous participions à cette guerre avec les rares matériels, largement périmés, que les Allemands, dans les clauses d'Armistice ont bien voulu nous laisser. Aussi, dès la fin décembre, certains camarades, mécaniciens de profession, repartent à Casa pour participer, dans les chaînes de montage US, à la mise en condition des chars Sherman et autres véhicules dont nous allons être équipés à partir de février 1943.

 

 

 

Je termine cette année 1942 par une anecdote touchant néanmoins à un fait dramatique survenu à ce moment là. Le 24 décembre certains parmi nous, se préparent vers 10 heures du soir, à aller assister à la messe de minuit qui sera dite à la chapelle du Camp Garnier. Mon camarade Huisse, mon voisin de lit, est déjà couché et, apparemment, il dort. Bricoleur en diable, avec une boîte de cigares vide, un morceau de galène (sorte de minerai de plomb) qu'il s'est procuré je ne sais où, du fil électrique et quelques pointes et épingles, un écouteur qu'il se place dans l'oreille, il a donc fabriqué un petit poste radio. A la façon dont il est tourné et les couvertures ramenées jusqu'au ras des yeux, je ne vois pas qu'il a son écouteur dans une oreille. Tout est calme dans la chambre quand tout à coup Huisse se lève brusquement et hurle : On a tué Darlan. L'air hagard il ajoute non, je ne l'ai pas rêvé, je viens de l'entendre sur mon poste! C'est ainsi que j'apprendrai la mort de ce personnage très controversé. L'Amiral Darlan, envoyé par le Maréchal Pétain, s'était trouvé inopinément en mission en Algérie le 8 novembre (il ne semble pas qu'il ait fait partie des autorités qui étaient au courant du débarquement prévu.) Il ne pouvait faire autrement que s'incliner devant le fait accompli et s'était considéré comme le seul “représentant légal” de la France. Ce qui, sans doute, n'était pas du goût de tout le monde, la preuve!

Récit : Raymond Lescasteyres.

 

 

 

 

 

Publié dans TÉMOIGNAGES

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