Nuit et brouillard: le scandale

Publié le par Lisa Decamps

NUIT ET BROUILLARD : Le scandale

Jusqu'en 1997, dans les copies de "Nuit et Brouillard", d'Alain Resnais, la silhouette d'un gendarme français dans le poste de guet du camp de détention de Pithiviers était recouverte d'un cache. | D.R.

 

Photo extraite de "Nuit et Brouillard"

 

 

 

Pourquoi Nuit et Brouillard, repère esthétique majeur de l'histoire du cinéma devenu, par surcroît, un modèle d'édification pédagogique à l'usage des générations qui n'ont pas connu l'horreur des camps nazis, a-t-il fait scandale ? Cela semble d'autant plus étonnant qu'Alain Resnais, en cela tributaire de la mémoire de son époque, n'entend pas, en 1956, faire un film qui, à l'instar du Chagrin et la Pitié, de Marcel Ophuls ou du Shoah, de Claude Lanzmann quelques décennies plus tard, jette un pavé dans la mare s'agissant respectivement de la collaboration française et de la spécificité du génocide. Son propos consiste plutôt à remémorer l'horreur des camps nazis, à l'exhumer du passé où elle demeure confinée pour mettre en garde, au présent et dans le lourd contexte des événements d'Algérie, contre la menace concentrationnaire.

Le grand paradoxe est que le film - commandé en 1955 à l'occasion du dixième anniversaire de la libération des camps par le Comité d'histoire de la seconde guerre mondiale - ne provoque pas de remous sur le terrain que lui assigne son auteur, mais bien sur celui qu'il révèle comme à son corps défendant : l'impératif d'une réconciliation nationale basé sur le mythe d'une France résistante trahie par une clique de collaborateurs.

Comme le rappelle l'historienne Sylvie Lindeperg, dans un ouvrage à paraître prochainement (Regards sur Nuit et Brouillard, éd. Odile Jacob), le film, "parce qu'il se trouve à l'articulation de l'art, de l'archive et de l'Histoire, est un film exemplaire sur la manière dont l'interprétation des images varie selon le contexte. La réception du film dessine un trajet dans l'espace et le temps qui permet d'écrire une analyse des regards, un essai de micro-histoire en mouvement." Or dès le premier regard posé sur ce film, ses ennuis commencent.

Cela se passe le 30 décembre 1955, à la commission de contrôle présidée par Henry de Ségogne, Deux points litigieux y sont soulevés : la violence du film et la présence, au premier plan d'une photographie du camp de détention de Pithiviers, d'une silhouette de gendarme français dans le poste de guet. Lorsque se tient l'assemblée plénière, le 22 février 1956, le premier point est résolu par un compromis qui évite l'interdiction aux mineurs sous réserve de la rédaction, par la société Argos Films, d'un texte d'avertissement. Le second point, qui implique la suppression pure et simple du plan, fait en revanche l'objet d'un litige, et sa décision est reportée.

Le délai est mis à profit pour l'ouverture de négociations avec les producteurs, au premier chef, Anatole Dauman. Celui-ci transmet ainsi à la commission la demande du réalisateur de recevoir une notification écrite de l'exigence de cette coupe en vue d'y obtempérer. La riposte est subtile, et doit être mise en relation avec l'expérience malheureuse acquise par Resnais à l'occasion d'un précédent film, coréalisé en 1953 avec Chris Marker, Les statues meurent aussi, redoutable libelle anticolonialiste qui demeurera interdit d'exploitation jusqu'en 1964.

Parallèlement à la réponse du cinéaste, parvient à la commission de contrôle une lettre de l'historien Henri Michel, directeur du Comité d'histoire de la seconde guerre mondiale, qui suggère une solution moins compromettante par "la substitution au plan du gendarme d'une photographie d'intérêt historique sensiblement équivalent et non susceptible de provoquer un litige". Ce faisant, il ne trahit pas le cinéaste qui, de son propre aveu, n'avait même pas aperçu la silhouette du gendarme en choisissant ladite photographie.

Il n'en reste pas moins que celle-ci, comme le souligne Sylvie Lindeperg, "initialement pourvue du visa de la propagande allemande, devient avec le temps, via le film de Resnais qui s'arrange pour que la trace de sa suppression demeure visible, une icône qui atteste de la collaboration de l'Etat français". Le 29 février, la commission avalise la proposition d'Henri Michel. Elle autorise par ailleurs l'exploitation tous publics du film et lui accorde le visa d'exportation, sous réserve des modifications exigées. Le 7 mars, la société Argos envoie cependant à la commission exactement la même photographie, mais entachée d'un bandeau noir qui masque la silhouette du gendarme. Le film sera exploité en l'état jusqu'à 1997, date à laquelle Nuit et Brouillard est édité en VHS dans sa version intégrale. En attendant, ses déboires vont continuer.

Une nouvelle affaire commence en effet le 7 avril 1956, lorsque Maurice Lemaire, secrétaire d'Etat à l'industrie et au commerce, rend publique la liste officielle des films en compétition au Festival de Cannes. Tous les choix soumis par la commission de sélection des films français, alors présidée par le réalisateur Jean Dréville, y sont avalisés sauf un : Nuit et Brouillard, remplacé par Tant qu'il y aura des bêtes, de Brassaï. Les protestations sont immédiates et associent le milieu du cinéma à celui des anciens déportés et résistants, lesquels menacent notamment de défiler en tenue rayée sur les marches du Palais des festivals. Pour Sylvie Lindeperg, "c'est bien la mobilisation du réseau du souvenir qui a été ici déterminante". Ainsi Jean Cayrol, ancien déporté et auteur du texte magnifique de Nuit et Brouillard, adresse-t-il au Monde une tribune cinglante où il met en cause une "France qui refuse la vérité".

C'est le sénateur de la Seine Edmond Michelet, ancien résistant et déporté, qui porte l'affaire sur le devant de la scène politique, en interpellant Maurice Lemaire devant le Conseil de la République. Ce dernier finit par publier un communiqué de presse qui, tout en louant la qualité pédagogique du film, prend prétexte de sa dureté et du respect dû à la sensibilité des déportés pour déclarer qu'il eût été "souverainement inconvenant de présenter un tel document dans l'atmosphère de festivité internationale qui est celle des rencontres internationales de Cannes". La piteuse maladresse de l'argumentaire, qui fait fi du soutien inconditionnel apporté au film par les associations de déportés, est surtout destinée à occulter le souci de ménager l'Allemagne à l'heure de la reconstruction européenne. Un compromis sera finalement trouvé, consistant à programmer le film, hors compétition, lors d'une cérémonie liée à la commémoration de la Journée nationale des déportés, le 29 avril.

 

Jacques Mandelbaum
Article paru dans le Monde : édition du 22.08.06

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monialisa 22/08/2006 07:57

Une vergogne sans nom qui prouve une fois de plus que la France, soi-disant "patrie des droits de l'homme", a pataugé dans la boue de l'inommable. Heureusement, il y avait cette poignée de résistants connus ou inconnus pour sauver l'honneur du pays.