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LETTRES DE SOUVENIRS

Le Chas d'Af

Photo: collection personnelle

  

Année 1942.

 

 

 

 

Avant le 8 novembre 1942, il ne se passe pas grand chose dans ma vie de soldat, aussi je me contenterai d'un survol rapide de cette période qui me voit, après mes “classes”, intégrer le bureau de mon escadron en tant que secrétaire chargé de la tenue des pièces matricules (livrets militaires des personnels) et d'établir la solde (la rémunération) des hommes de troupe. A présent, il me faut attendre d'avoir au moins un an de services pour pouvoir prétendre être admis à suivre les cours d'un peloton d'élèves brigadiers (élèves‑caporaux)  c'était ainsi à l'époque.

 

 

 

 

   Fin octobre, j'ai 19 ans et 1 an de services, je vais pouvoir suivre les cours du peloton d'élèves gradés qui doit commencer incessamment.

 

 

 

 

 J'en arrive au mois de novembre 1942 qui va marquer un grand tournant, non seulement dans ma vie, mais aussi dans l'histoire de la seconde guerre mondiale.


7 Novembre 1942

Nous sommes, autant qu'il m'en souvienne, un samedi. Lasserre, Lamotte et moi sommes sortis du camp vers 18 heures, titulaires d'une permission de spectacle valable jusqu'à minuit. Tout est très calme lors de notre départ.

Lorsque nous arrivons au Camp  nous le trouvons en ébullition. Nous recevons l'ordre de nous mettre en tenue de combat et de nous tenir prêts à partir en opérations dans un délai de 2 heures. D'abord il s'agit d'aller aux garages, de mettre tous les véhicules en état de fonctionner à l'essence . Puis  c'est la perception de l'armement, des munitions, des vivres, confection des paquetages de campagne.

Quatre heures du matin ce 8 novembre. Mon escadron est prêt depuis longtemps à partir, nous attendons les ordres. Tout est calme, pas un bruit. Soudain, en direction de l'ouest, un vrombissement d'avions se fait entendre et s'amplifie en quelques secondes, on voit leurs feux de positions, ils viennent de l'océan et volent très bas. Pas un coup de feu, pas une bombe, mais une multitude de tracts qui tombent sur le camp et tout à l'entour. J'en ramasse un, il est rédigé en Français et en arabe. Signé du Général Dwight Eisenhower, il nous dit à peu prés ceci “Nous venons en amis pour vous aider à vous débarrasser du joug nazi, ne tirez pas sur nous et il ne vous sera fait aucun mal.” L’opération Torch vient de commencer.

Vers sept heures nous recevons l'ordre de partir, direction le port de Casablanca où se trouvent quelques unités de la marine de guerre, dont le cuirassé Jean Bart (qui a réussi à quitter Brest, où il était en cours de finition, en juin 1940, quelques heures seulement avant l'arrivée des Allemands. Il est à quai il ne peut prendre la mer, ses machines n'étant pas en état, et il ne dispose que d'une tourelle de 3 canons de 380mm avec laquelle, dans la matinée, il tirera sur l'escadre US qui se trouve au large. Il y a aussi les croiseurs Gloire et Primauget ainsi que deux ou trois navires plus petits (torpilleurs ou contre-torpilleur je crois) dont Le Milan.

 

 

 

Sur le port, nous ne faisons rien d'autre que “compter les coups” car, en effet, voilà les avions US qui reviennent, bien reconnaissables à leurs bouts d'ailes carrés . Ils s'en prennent tout d'abord à l'aérodrome du Camp Cazes où se trouvent quelques avions français et des batteries de DCA qui ont ouvert le feu en premier; on entend quelques bombes exploser et, bientôt, nous voyons un gros nuage noir monter dans le ciel.  Depuis le quai, toujours amarré, le Jean Bart tire vers le large avec ses 380mm  Vers 9 heures, la riposte ne se fait pas attendre. D'où je suis, je vois les Grumann Martlet, très haut au-dessus du port, basculer l'un après l'autre et piquer sur les navires français qui ont pu franchir les passes et font feu de toutes leurs pièces de DCA.

 

 

 

 

 C'est dément d'assister ainsi à la guerre en spectateur, comme au cinéma, car nous voyons bien que ces bombes ne nous sont pas destinées!

 

 

 

 

 Dans l'après-midi, un peloton de mon escadron est envoyé en reconnaissance sur la route côtière Casa-Rabat, voir si l'itinéraire est libre car le groupe d'escadrons de Casa a reçu l'ordre de rejoindre au plus tôt le gros du Ier Régiment de Chasseurs d'Afrique à Rabat. Avant d'arriver à Fedala (environ à mi-chemin entre Casa et Rabat), ce peloton doit faire demi-tour après avoir constaté que les Américains débarquent en grand nombre sur les plages avec des chars amphibies et que la route est coupée. Pour rejoindre Rabat, il va donc nous falloir faire un grand détour par l'intérieur des terres, aussi partons-nous, en fin d'après-midi, pour Camp Boulhaut, puis Camp Marchand où nous allons passer la nuit.

 

 Le 9 novembre, il pleut; nous avons quitté la route asphaltée et roulons sur des pistes en direction de Temara où nous retrouverons la route directe Casa - Rabat, à environ 10 km de cette dernière ville.  Pour ce qui me con cerne, avec ma petite Terrot 125 cm3, motocycliste assez inexpérimenté que je  suis, sur cette piste argileuse et très mouillée, j'essaie de rouler et j'éprouve bien des difficultés à le faire.  En effet, tous les 300 ou 400 mètres je suis obligé de mettre pied à terre pour enlever les paquets de glaise qui, coincés entre les garde boue et les roues, m'empêchent d'avancer. Un vrai cal­vaire et je ne tarde pas à me retrouver seul, mais pas le dernier car le camion de dépannage est loin derrière moi, s'occupant à réparer d'autres véhicules en panne. 300 mètres par 300 mètres, je continue à avancer dans une plaine de boue rougeâtre, sans un arbre, sans une maison où une “mechta” (maison arabe), un vrai bled dans tous les sens du terme, alors que la pluie a enfin cessé.

 

 

  

Peu avant midi, alors que, une fois de plus, je suis occupé à me désembourber, voici un visiteur. Un Grumann passe par-là, en rase-mottes. Je ne suis pas très fier mais, comme j'ai mon mousqueton (genre de carabine) en bandoulière, le pilote voit bien que je ne nourri aucune intention hostile à son égard (d'ailleurs, s'il en allait autrement, ce serait, pour le moins, un peu présomptueux de ma part.) Il se contente donc de tourner deux fois autour de moi en faisant, derrière son cockpit, un petit geste de la main que je prends comme un encouragement à continuer mon travail et, prenant de l'altitude, il met le cap à l'Ouest. Enfin, je rejoins la colonne qui, avant d'arriver à Temara,  s'est arrêtée pour permettre un regroupement de ses éléments, puis, au bout d'un moment, nous repartons. La colonne s'engage sur la route Casa-Rabat et entre dans Temara lorsque survient une escadrille de Grumann. Dans quelques instants cela va être le drame. Nous ne serons plus les spectateurs mais les acteurs et aussi les victimes d'un lamentable  film de guerre, d'une épouvantable tragédie.

Voilà donc de quelle façon, alors que j'ai à peine 19 ans,  je viens de recevoir mon baptême du feu. Les Anglo-américains venaient pourtant en ami et ils ont été contraints de nous tirer dessus  comme à Mers El Kebir.  Malheur à ceux qui ont voulu cela.

 

 

 

 

 Le 11 novembre, l'armée française du Maroc cesse toute résistance. Décidément, les 11 novembre semblent voués aux fins de conflits, mais celui-ci ne sera jamais particulièrement fêté. Le 12 novembre, ce qui reste du 5ème escadron du 1er Régiment de Chasseurs d'Afrique revient au camp de la Jonquière à Casablanca pour se remettre en état et préparer son déménagement définitif pour Rabat que nous rejoindrons dans quelques semaines.

  

 

 

De nous retrouver si peu nombreux dans ces bâtiments, que nous avons quitté depuis seulement cinq jours, mais quels jours, nous serre le cœur. Ce soir, un nouveau trompette sonne l'extinction des feux. De nos fenêtres nous regardons avec tristesse cette cour d'honneur aux quatre coins de laquelle, le soir, notre camarade Philippoteaux, trompette de talent, venait sonner cette même extinction des feux.  Notre camarade, notre ami Poteau, comme nous l'appelions, et beaucoup d'autres, ne sont plus. Ce premier soir nous les pleurons.

 

 

 

 

 Pendant 48 heures nous sommes consignés au camp. Le sang de nos morts est encore trop frais pour que nous puissions aller à la rencontre des GI's qui sont à présent en grand nombre à Casa. Certes, ils n'ont pas tiré les premiers et beaucoup comme moi ne les tiennent pas pour responsables de la tragédie qui nous a endeuillé. 

L'année 1942 se termine donc. Maintenant plus question d'avoir des nouvelles de nos familles. On se bat en Tunisie où les chars Sherman américains du Général Patton, si mes souvenirs sont exacts, au col de Kasserine, se sont “frottés” aux chars Panther et Tiger allemands et y ont laissé quelques plumes.

 

 

 

 

 Par contre, heureuses, très heureuses nouvelles, à El Alamein,  Monty vient de contraindre Rommel à la retraite et, à Stalingrad, les “Popov” achèvent l'encerclement de la VIème Armée de Von Paulus. Dans le Pacifique, les Marines qui ont débarqué à Guadalcanal en août, après avoir résisté aux attaques japonaises, prennent peu à peu le dessus et sont en passe de contraindre les troupes du Mikado soit à rembarquer, soit à mourir sur place.

 

 

 

 

 Pour ce qui nous concerne, désormais c'est la main dans la main que, avec les Américains et les Anglais nous allons entrer dans la danse et tenter d'effacer la honte de 1940. Mais, auparavant, nous devrons être équipés “de pied en cap” car il est évidemment exclu que nous participions à cette guerre avec les rares matériels, largement périmés, que les Allemands, dans les clauses d'Armistice ont bien voulu nous laisser. Aussi, dès la fin décembre, certains camarades, mécaniciens de profession, repartent à Casa pour participer, dans les chaînes de montage US, à la mise en condition des chars Sherman et autres véhicules dont nous allons être équipés à partir de février 1943.

 

 

 

Je termine cette année 1942 par une anecdote touchant néanmoins à un fait dramatique survenu à ce moment là. Le 24 décembre certains parmi nous, se préparent vers 10 heures du soir, à aller assister à la messe de minuit qui sera dite à la chapelle du Camp Garnier. Mon camarade Huisse, mon voisin de lit, est déjà couché et, apparemment, il dort. Bricoleur en diable, avec une boîte de cigares vide, un morceau de galène (sorte de minerai de plomb) qu'il s'est procuré je ne sais où, du fil électrique et quelques pointes et épingles, un écouteur qu'il se place dans l'oreille, il a donc fabriqué un petit poste radio. A la façon dont il est tourné et les couvertures ramenées jusqu'au ras des yeux, je ne vois pas qu'il a son écouteur dans une oreille. Tout est calme dans la chambre quand tout à coup Huisse se lève brusquement et hurle : On a tué Darlan. L'air hagard il ajoute non, je ne l'ai pas rêvé, je viens de l'entendre sur mon poste! C'est ainsi que j'apprendrai la mort de ce personnage très controversé. L'Amiral Darlan, envoyé par le Maréchal Pétain, s'était trouvé inopinément en mission en Algérie le 8 novembre (il ne semble pas qu'il ait fait partie des autorités qui étaient au courant du débarquement prévu.) Il ne pouvait faire autrement que s'incliner devant le fait accompli et s'était considéré comme le seul “représentant légal” de la France. Ce qui, sans doute, n'était pas du goût de tout le monde, la preuve!

Récit : Raymond Lescasteyres.

 

 

 

 

 

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LETTRES DE SOUVENIRS

 

Photo : Collection personnelle

Année 1941

 

 

Fin janvier, sachant que je dispose d'un Ausweiss me permettant d'aller en Zone Libre, Dulau, le nouveau au greffe, me demande si., à l'occasion, je ne pourrais pas poster en Zone Libre une lettre destinée à sa fiancée et qui aurait donc quelques chances de parvenir en Espagne, les relations entre Zone Libre et l’Espagne n'étant  pas interrompues. Au début, je suis hésitant, mesurant bien le danger auquel je m'expose si les Allemands découvrent la lettre, bien que, comme je l'ai déjà dit, je sois à présent, bien connu au poste de garde et que 9 fois sur 10, lorsque je me présente pour passer, je ne sois même pas fouillé.

A la fin nous nous mettons tous deux d'accord sur une solution intermédiaire, jugée plus facile à réaliser : Dulau me donne oralement l'adresse en Espagne de sa fiancée et me remet, à elle destiné,  un petit bout de papier avec quelques mots. Je passe la ligne avec ce bout de papier très anodin dans mes poches et je me charge en Zone Libre, de faire une lettre à la dulcinée dans laquelle je lui explique ce qui se passe en lui joignant le mot écrit par Dulau. Je lui donne mon adresse en Zone Libre (en Poste Restante à Villeneuve de Marsan) pour qu'elle puisse répondre,  et j'adresse le tout à la “senorita” dont j'ai à présent oublié le nom mais retenu l'adresse : Funicular de Archanda à San Sebastian,  Guipuzcoa, , Espana   Tout se passe à la perfection. Cela n'a même paru très  facile.  C’est ainsi que je viens de devenir “passeur de courrier”.

 

 

 

 

Pour la petite histoire, bien après la guerre j'apprendrai que Dulau a finalement pu épouser sa “senorita” mais je n'ai jamais eu l'occasion  de rencontrer l'un ou l'autre, ainsi va la vie. Ce premier succès m'a donc enhardi et, par le bouche à oreille, je commence à recevoir du courrier sous double enveloppe, la première à mon nom, la seconde au nom d'un destinataire en Zone Libre dont je n'ai bien souvent jamais entendu parler.

Quand je reviens de Zone Libre, après être passé à la poste restante où je reçois mon courrier (toujours sous double enveloppe), mêmes cachettes, quelques Vizirs laissées au passage et le tour est joué. Cela durera quelques mois mais en septembre, je devrais y mettre un terme.En mars 41, 1es unités SS sont relevées et, remplacées par des unités de la Werhmacht, les soldats semblent plus âgés, ce n'est pas le fer de lance de l'armée Allemande.  Aussi, au début, je m'abstiens de passer avec des lettres afin de “prendre le vent,” de voir comment cela se passe avec les douaniers.

  

 

Avec les premiers jours au printemps je reçois enfin une courte lettre de Jackie. C'est, une carte Inter zones, avec un timbre allemand à l'effigie de Hitler, vu de profil. Grâce au code dont nous avions convenu avant leur départ, je comprends qu'ils n'apprécient pas du tout leur nouvelle vie. Le code consistait, simplement dans l'emploi de l'adverbe  très. Exemple : « Nous sommes bien logés » signifie  que, dans l'ensemble, le logement convient. « Nous sommes très bien logés » qu'il y a de sérieuses lacunes. « Nous sommes très, très bien logés » signifie que le logement, est infect. A  en juger par le nombre de très, très utilisés, j'en déduis que mes pauvres amis éprouvent de sérieuses difficultés à s'adapter à leur nouvelle vie.

  

 

A cette même époque, ma cousine Simone Manciet arrive un jour à la maison et  demande à ma mère si elle ne pourrait pas la faire passer en Zone Libre pour  qu'elle puisse aller voir son mari à Pellegrue. Et nous voici en plein printemps. Avril a vu la Wermacht déferler sur les Balkans, occuper la Yougoslavie, la Grèce, prendre pied en Méditerranée en s'emparant de l'île de Crète. Les Italiens, en très mauvaise posture en Libye, reçoivent le renfort de l'Afrika Korps de Rommel qui va rétablir une situation bien compromise. Autre événement surprenant, le dauphin du moment d'Hitler, Rudolf Hess, s'envole d'Allemagne et se rend en Angleterre.  Les Allemands diront qu'il est devenu subitement fou.  Enfin, mai voit la fin du cuirassé allemand Bismark qui, malheureusement, a fait exploser le cuirassé Hood de la Royal Navy quelques jours auparavant.

  

 

Bientôt, l'été, depuis longtemps nous ne mangeons plus à notre faim. Le pain est devenu infect, le maïs a petit à petit, remplacé le blé ou le seigle, les pommes de terre sont devenues extrêmement rares. J'ai repris, mais avec plus d'espacement, mon trafic postal, ayant remarqué que les fouilles douanières portaient neuf fois sur dix sur les véhicules franchissant la  ligne de démarcation. Des affiches, placardées par l'autorité allemande, incitent les ouvriers français à partir, volontairement, travailler en Allemagne. La propagande insiste sur le fait que, pour un ouvrier volontaire, un prisonnier de guerre sera libéré.

  

 

Le 22 juin, coup de tonnerre, et d'importance.  Déclenchant le plan Barbarossa,  Hitler attaque l'Union soviétique et, d'emblée, l'avance de la Wehrmacht est fulgurante. C'est la répétition de la Blitzkrieg ( milliers de prisonniers, armée soviétique en déroute) Hitler va t'il réussir là où Napoléon et sa Grande Armée ont échoué ?

  

 

L'été passe comme cela. Les queues devant les magasins s'allongent de plus en en plus et les vitrines n'ont plus grand chose à exposer. La laine et le coton ont disparu, remplacées par la fibranne, de la fibre de bois. Plus de cuir pour ressemeler les chaussures, aussi les semelles sont-elles de bois à présent. Le “marché noir” est  devenu une institution mais seuls les nantis, les trafiquants, les “collabos” au service des Allemands peuvent, en profiter. Le petit peuple commence à souffrir, surtout dans les villes.

  

 

Au greffe du Tribunal j'ai été amené à rencontrer un Lorrain, nommé Thomassin, qui est interprète auprès de  la Kommandantur, il travaille, certes, avec les Allemands mais son cœur est profondément français. La preuve, c'est que quelques jours après l'aventure que je viens de relater, il vient me trouver  et me dit que la Kommandantur a un oeil sur moi, suite à certaines dénonciations, anonymes bien sûr, concernant mes activités de passeur. Il me faut prendre une décision, elle sera vite prise : plutôt que d'attendre sagement que les Allemands viennent me cueillir, je prépare un petit baluchon de quelques vêtements mis dans une housse de polochon et, muni d'un viatique de 250 francs (environ 2.500 francs actuels), après avoir dit au revoir à ma mère, je passe en Zone Libre le 28 octobre 1941, décidé à m'engager dans l'armée française, dans un régiment le plus loin possible de la métropole.

 

 

 

Le soldat 

 

Arrivé à Agen, au 5ème Régiment d’Infanterie, je passe une visite médicale à l'hôpital Saint Jacques où on me déclare apte au service militaire,  mais comme j'ai les pieds plats, inapte à servir dans l'infanterie. J'ai, par contre, le choix entre la cavalerie et l'artillerie, aussi je choisis la cavalerie et souscris un engagement pour 3 ans au titre du 3ème Régiment de Spahis marocains stationné au Maroc, à Meknès.

 

 

Le hic, c'est que les commissions d'Armistice germano-italiennes qui contrôlent tous les ports de la Zone Libre, ne laissent partir qu'au compte goutte les engagés à destination de L'Afrique du Nord aussi, en attendant, je suis mis en subsistance au 3ème Régiment de Hussards (Estherazy Houzard) à Montauban, au Quartier Doumer, où J'arrive en même temps qu'un basque de la région de Biarritz, François Lasserre. Nous deviendrons très vite des amis, vivrons les mêmes aventures dans les mêmes régiments, mêmes escadrons jusqu'à ce que, en novembre 1944, il tombe au champ d'honneur, mais j'aurai l’occasion d'y revenir.

 

 

 

 

Pour le moment, nous sommes donc plusieurs subsistants en attente de départ pour l'Afrique au 3ème Hussard. Heureusement cette situation ne dure guère. En effet, à Montauban, dans le Quartier Andreossi, voisin du notre, se trouve le ler Régiment de Spahis Marocains qui vient de rentrer de Syrie, il n'est plus au complet, une partie de  ses unités ayant rallié les FFL du Général de GAULLE. Vers la mi novembre, il est autorisé par la commission d'armistice à regagner l'Afrique du Nord dont sont originaires la plupart de ses spahis. L'occasion se présente donc de nous envoyer en Afrique en nous faisant passer pour des anciens combattants de Syrie aux yeux de la commission d'Armistice. C'est donc avec les écussons du ler RSM que nous embarquons le 20 novembre à Marseille sur L'Athos II après avoir été passés en revue dans la gare maritime par la commission d'Armistice qui a bien voulu nous féliciter pour notre résistance à l'agression anglaise en Syrie. Je crois que si notre sort n'avait pas été en jeu, nous aurions éclaté de rire. Nous, jeunes blancs becs de 18 ans à peine, anciens combattants de Syrie.

  

 

Escortés par le contre torpilleur Tartu, nous débarquons sans encombre le lendemain à Alger où nous sommes hébergés à la caserne du 13ème de Tirailleurs Sénégalais, juste sur le front de mer, en attendant de prendre le train en direction du Maroc. Et me voici à Meknès où je quitte mes écussons du 1er RSM et ma qualité d'ancien combattant de Syrie pour ceux du 3eme RSM toujours avec mon ami Lasserre. Aussitôt, pas  le temps de respirer, nous sommes pris dans le moule. Nous commençons à faire ce que l’on appelle “nos classes”, et cela ne rigole pas. Marches, (à pied et à cheval) école du soldat,  tirs, revues, service en campagne, équitation, entretien des chevaux et du matériel, gardes, bref, nous n’avons pas le temps de souffler.

Nous sommes au tout début décembre  et au 3eme  RSM depuis seulement dix jours, quand nous sommes prévenus qu’on cherche des volontaires pour servir dans la cavalerie motorisée au 1er RCA (Régiment des Chasseurs d'Afrique) à Rabat. L'occasion est trop belle d'en finir avec les chevaux et, avec Lasserre, nous nous portons volontaires. Les choses ne traînent pas et le lendemain, par le train, direction  Rabat.

 

 

 Ici, plus de  chevaux et c'est déjà un avantage. Sous les ordres du brigadier (caporal) Mercier, nous reprenons nos classes à zéro et  apprenons à conduire les motos. Pour les voitures et camions on verra plus tard car tous les véhicules sont réglés pour utiliser l'alcool comme carburant, l'essence étant conservée précieusement pour être utilisée en cas d'événement grave.

 

 

 Quelques jours après notre arrivée, nous apprenons l'attaque japonaise sur Pearl Harbour  et l'entrée en guerre des Etats Unis. De plus, comme les Allemands sont stoppés devant Moscou, je suis de ceux qui pensent que rien n'est encore définitivement joué quant à l'issue de la guerre.

 

 

La vie, au Maroc, est totalement différente de celle que je menais avant de m'engager. Par contre, pour aller en ville et en revenir, c'est à pied qu'il nous faut faire le trajet (8 km aller-retour.) Il nous est néanmoins recommandé de ne pas nous aventurer dans la ville arabe (la Médina) réputée peu sure de nuit. 1941 se termine, et devinez ou je passe la nuit du Nouvel An 1942 ? De garde aux garages!

 

 

 

 

 

 

Récit : Raymond Lescasteyres.

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LETTRES DE SOUVENIRS

en vacances au lac de Parentis

Photo: collection personnelle.

Année 1940

Au jour de l’an, quatre mois que la guerre est déclarée et, pratiquement, rien ne se passe. L’inaction commence à peser à nos soldats, ce n’est pas bon pour le moral. Le Commandement crée le « Théâtre aux Armées » ce qui permet à quelques artistes (démobilisés pour l’occasion ) de venir se produire dans les régiments, mais assez loin des lignes de feu cependant. Enfin on voit arriver, venant de la zone des armées, les premiers permissionnaires. Certes, on ne peut pas dire qu’ils ont mauvais moral, ils se demandent surtout quand et comment tout cela va finir. Quand ils sont en ligne, les patrouilles, les travaux d’aménagement du   terrain, la pose de mines les occupent mais lorsqu’ils reviennent au repos à l’arrière, à part jouer au football ou aux cartes, 

 Le 10 mai, la nouvelle éclatait comme un coup de tonnerre. Hitler a attaqué la Hollande, la Belgique et le Luxembourg.  

 

 

 

 

Du 10 mai au 25 Juin 1940

Je me souviens très bien de ce 10 mai. Le Printemps est vraiment là, un soleil éclatant dans un beau ciel bleu. Quel contraste avec le coup de tonnerre dont la radio, à longueur de journée, se fait l’écho. Les armées allemandes ont commencé à envahir la Hollande, la Belgique et le Luxembourg, précédées par des bombardements aériens et des lâchers de parachutistes. Certes les mines sont graves mais ce n’est pas l’affolement. Les Français ont confiance en leur armée et en leurs alliés britanniques. Et puis, ne leur a t’on pas dit et répété que « Nous vaincrons parce que nous sommes les plus forts »  Pourtant, la gravité va succéder à l’inquiétude. Les Panzers balaient tout sur leur passage, appuyées au plus près par les « stukas » (avions d’assaut qui attaquent en piqué.)  La Belgique, dont une fois de plus la neutralité vient d’être violée, a demandé l’aide de la France qui lui envoie des troupes.

  

A Mont de Marsan rien n’a changé, il est vrai que, par rapport à la ligne de feu nous sommes à l’autre bout de la France, mais on sent les gens très préoccupés.  Les jours passent, les nouvelles sont de plus en plus mauvaises. Les bulletins d’information de la radio sont tous précédés de ce passage de la Marseillaise : « Aux armes citoyens ! » répété  plusieurs fois sans les paroles et ces six notes : « sol, sol, sol, mi, do, ré » finissent par résonner comme un glas dans mon cœur d’adolescents. Les vois des speakers sont graves qui nous font suivre la foudroyante progression  en direction de la mer des blindés allemands qui, après avoir franchi la Meuse, foncent plein ouest et, par Amiens et Abbeville atteignent la Manche le 25 mai, 15 jours seulement après le début de leur offensive. Les Allemands appellent cela la Blitzkrieg (guerre éclair) et force est de reconnaître qu’elle mérite bien ce nom.

  

 Nous sommes en juin. Après un court répit les Panzers repartent vers le sud. Les communiqués militaires nous parlent de repli de nos troupes sur « des positions préparées à l’avance » mais, de plus en plus, le pessimisme succède au doute. Quelques réfugiés réussissent à arriver jusque dans notre sud-ouest et ce qu’ils racontent avoir subi (désordres, pagaille invraisemblable sur les routes encombrées d’enfants, d’autos, de camions, le tout sous les attaques incessantes des Stukas qui, dans un hurlement d’apocalypse lâchent leurs bombes en piqué puis mitraillent en rase motte) n’est pas fait pour remonter le moral.

  

 Tout va maintenant très vite. Le gouvernement quitte Paris pour Bordeaux le 10 Juin. Le 14 juin, Paris est déclarée « ville ouverte » plus rien n’empêche les Allemands d’y pénétrer.

 

 

  Nous sommes pétrifiés, assommées, sans voix, un sentiment d’impuissance mêlé de honte nous submerge. Comment une grande nation comme la France a t’elle pu être humiliée à ce point, en un mois ? Certes il y a bien quelques unités qui continuent, avec succès souvent, de s’opposer à l’avance Allemande, mais il s’agit de cas isolés, aucune manœuvre coordonnée ne peut plus être réalisée. On le sent bien au ton de la radio, c’est la débandade. Le 16 juin, le Maréchal Pétain, devenu chef du gouvernement à la suite de la démission de Paul Raynaud, s’exprime à la radio dans ces termes : « Il faut cesser le combat. » Je l’écoute avec les enfants Schoettel, nous avons tous les larmes aux yeux et Jacques me dit : « Qu’allons nous devenir, nous, Alsaciens ? » Très rapidement, l’Armistice est signé le 24 juin. L’Angleterre seule poursuit héroïquement la lutte. Les Allemands sont aux portes de Bordeaux Le 25 ils sont à  Mont de Marsan et à la frontière franco-espagnole.

  

 Les premiers Allemands que je vois sont des motocyclistes montant deux side-cars, casqués et bottés, vêtus d’un imperméable gris vert très ample. Ils sont très jeunes (à peine plus de vingt ans je présume.) Les passagers des side-cars ont à leur disposition une mitrailleuse, les pilotes sont armés d’un pistolet mitrailleur porté en bandoulière. Sur leurs casques ils portent les deux éclairs, qui deviendront tristement célèbres, des SS et sont des éléments de reconnaissance avancée d’une division d’infanterie.

  

 Dès le lendemain, un important détachement de cette division s’installe à la caserne Bosquet et, dans les rues, on les voit défiler impeccablement ( il faut bien le reconnaître) en chantant. Ils ont reçu l’ordre de leur commandement de se monter particulièrement « Korrects » avec la population et en effet, je n’ai pas le souvenir d’un quelconque incident à l’époque.

 L’Armistice est onc signée et les hostilités ont, en principe, cessé. Toutefois, les derniers occupants de la ligne Maginot (qui, finalement, n’aura servi à rien) pris à revers, ne se rendront que le 30 juin. J’entends dire qu’un général français, parti à Londres, a, le 18 juin, lancé un appel à la résistance. Personnellement, je n’ai pas entendu cet appel car les Allemands, depuis longtemps déjà, brouillent la BBC. Bien plus tard, j’apprendrai que ce général se nomme de Gaulle.

 

 

  

Du 25 juin au 31 décembre 1940

Très rapidement, l’armée allemande prend l’entière possession de la ville de Mont de Marsan, ville importante à leurs yeux car située exactement sur la ligne de démarcation (Demarkation Linie) qui, partant de la frontière suisse à hauteur du lac de Genève, passant par Chalon sur Saône, Moulins, Bourges, Vierzon, le sud de Tours, Poitiers, Angoulême, Langon, Mont de Marsan et Orthez, atteint à Saint Jean Pied de Port la frontière espagnole, partageant ainsi la France en deux zones qui prennent les noms de Zone Libre et Zone Occupée.

  

   Tout d’abord, l’Alsace et la Lorraine, comme en 1870 sont annexées par l’Allemagne et cessent donc d’être françaises. Le choc, chez nos amis Schoettel est profond. Toute la famille pleure à chaudes larmes lorsqu’ils apprennent que, très rapidement, comme tous les autres Alsaciens-Lorrains évacués en 1939, il va leur falloir bientôt, le temps que les dégâts causés par la guerre soient réparés et que les moyens de transport soient mis en place, regagner Mulhouse, qui ne sera plus Mulhouse, mais Mulhausen. Pour Marcelle, Jacques, Pierrot et leurs parents, c’est un déchirement et, pour moi, un véritable crève-cœur. Nous avons tant de choses en commun, nous sommes tellement attachés les uns aux autres.

 

Le mois de juin, la présence militaire se renforce. Les Allemands réquisitionnent les plus beaux hôtels, les plus belles demeures. Ils savent où ils vont, ils sont bien renseignés, et de longue date.  Le couvre-feu est instauré, plus aucun civil n'est autorisé à circuler après 21 heures, sauf de très rares exceptions. Les contrevenants, arrêtés par les nombreuses patrouilles, sont amenés, soit à la Kommandantur pour y cirer les bottes des soldats, soit à la caserne pour y peler les pommes de terre dans les cuisines de l'armée. Ils ne seront libérés qu'à 6 heures le lendemain matin.

 

Les armes détenues par les civils doivent être remises à la Kommandantur mais certains, malgré les terribles sanctions promises aux contrevenants, prendront le risque d'enterrer leurs fusils, dûment graissés, dans des coins connus d'eux seuls. Toutes ces mesures font l'objet d'affiches jaunes, imprimées en noir, placardées un peu partout.

  

Les vivres se raréfient dans le courant, des mois de juillet, et août, sucre, beurre, nouilles, viande, café, chocolat, pommes de terre sont devenus difficiles à trouver et on parle de plus en plus de la mise en place prochaine de cartes de rationnement. Oranges et bananes ont totalement disparu, tous les ports de la façade Atlantique, Manche et Mer du Nord étant fermés au trafic commercial. L'essence aussi se fait très rare, réservée (avec parcimonie) aux services d'urgence ‑ médecins et pompiers notamment, les autres (rares) propriétaires de voitures doivent les laisser au garage, ou alors, les transformer en véritables monstres par l'adjonction de cylindres verticaux imposants, installés à l'avant du véhicule, leur permettant d'utiliser comme carburant les gaz issus de la combustion en vase clos du charbon de bois. C'est le fameux principe du ''Gazogène'' que les transporteurs et taxis seront bien obligés d'utiliser s'il veulent subsister.

  

Dans mon travail, peu de changement; la Kommandantur exige néanmoins que les prisonniers civils incarcérés pour « actes anti francais » soient, libérés... ils ne sont d'ailleurs pas, fort heureusement, très nombreux

  

Chaque jour, sous les fenêtres du Tribunal, je vois, j'entends passer les “abteilungen” sections,  compagnies SS qui, tête nue, en survêtement uniforme et en chantant à plusieurs voix, sans la moindre cacophonie, vont faire du sport, au stade de l'Argenté tout proche. Il faut reconnaître que leur discipline, leur allure martiale en imposent et on en vient même à comprendre pourquoi nous avons été battus. Chez ces soldats, ce n'est pas de l’à-peu-près mais de l'extrême rigueur. Chose nouvelle pour nous Français, on voit arriver très vite dans les états majors et unités de transmissions allemandes les premières auxiliaires féminines, femmes soldats, que nous avons tôt fait, de baptiser “les souris grises” à cause de leur uniforme gris et non « feldgrau » comme celui des hommes.

 

Courant août les Schoettel sont avisés d'avoir à se tenir prêts à retourner chez eux au début du mois prochain un convoi de rapatriés devant se former en gare de Mont de Marsan.  A contrecœur, ils font  leurs bagages. Ils veulent encore croire qu'un miracle les empêchera de partir. Jacques va avoir 13 ans il n'envisage pas un seul instant, que la guerre, qui continue avec l’Angleterre, puisse durer assez  pour qu'il soit contraint d'y participer puisque considéré à présent, comme sujet allemand.

  

Evidemment la presse et la radio, entièrement aux ordres des Allemands, racontent avec force détails la tragédie et, inutile de dire que, dans  l'affaire, les Allemands se donnent le beau rôle, insistant sur la perfidie anglaise, oubliant leur propre ignominie. Mais à vrai dire, cette propagande ne trompe personne et le sentiment général est que la flotte française aurait rallier  l'Angleterre au lieu de se laisser bêtement détruire. A de rares exceptions près  personne n'en veut aux Anglais, au contraire on les comprend car ils supportent seul le poids de la guerre et l'on sait bien que, malgré l'Armistice, l’ennemi est, et reste l'Allemagne. La bataille d'Angleterre fait toujours rage et ce ne sont, pas les rodomontades de Goering, chef de la Luftwaffe, qui empêchent les Français de penser, avec juste raison, que la RAF fait bien mieux que simplement “tenir le coup”.

  

On voit, apparaître une première affiche rouge imprimée en noir. La première d'une longue série hélas, elle annonce que, à la suite d’un attentat commis à Paris contre un officier allemand, un certain nombre d'otages ont été fusillés.

 

 

 Début septembre, le jour du départ, est arrivé pour les Schoettel. A pied, n'ayant avec eux que quelques valises (20 kg de bagages par personne) ils se rendent, à la gare où je les accompagne. Nous sommes tristes, très tristes. Nous sentons qu'une page de notre vie se tourne. Je me souviens d'avoir dit à Jacques ce jour là « L'Alsace redeviendra françaises, Jackie et j'aimerais être de ceux qui la libéreront. » Simple espoir de ma part ?  Ou prémonition  peut-être ?

  

Le ciel est gris, à l'image de nos cœurs.  Dernières embrassades, derniers déchirements, derniers « au revoir »,  derniers baisers envoyés de la main alors qu'ils montent dans le compartiment qui leur est attribué. Un long coup de sifflet qui brise le cœur,  le convoi s’ébranle doucement. Ceux qui, comme moi, ont accompagné quelqu'un, baissent la tête, les yeux pleins de larmes Ils sont partis! Quel va être leur destin? Je viens de perdre mes grands, mes meilleurs amis,  Il ne me reste plus qu'à attendre la lettre que Jackie doit m'envoyer lorsqu'il sera arrivé et me donner sa nouvelle adresse. Je quitte lentement la gare comme on quitte un cimetière.

  

L'été s'achève lentement. J'ai 17 ans, à cet âge là, l'appétit de vivre est toujours le plus fort. Mon travail prend à nouveau toute mon attention et mes loisirs consistent essentiellement à aller de temps à autres au cinéma, voir quelques-uns des films français ou américains autorisés par la censure allemande.

  

 Comme je ne travaille pas le samedi, je pars à vélo vers Villeneuve (gros bourg de 3 à 4000 habitants environ) où j'espère pouvoir acheter mes Gitanes Vizir. A la barrière de la Ligne de Démarcation, il n'y a, pour l'instant, qu'un léger poste de garde d'une douzaine de soldats aux ordres d'un “unteroffizier” (sous-officiers) il n'y a qu'une seule sentinelle de service, relevée périodiquement et qui, l'arme à la bretelle, fait des va-et-vient devant la barrière fermée. Le sous-officier, lui, contrôle les Ausweiss des gens qui, comme moi, se présentent pour passer, procède à une rapide palpation des vêtements pour s'assurer que l'on ne transporte rien de répréhensible en posant la question qui me sera maintes fois posée : “Nicht letters ?” (Pas de lettres?). En effet, tout échange de correspondances entre les deux zones est strictement interdit. Ne  sont autorisées que les fameuses “cartes Inter Zones” qui, pré imprimées, sont prévues pour qu'il ne soit possible que de donner des nouvelles de la santé de la famille en remplissant les “blancs” laissés dans le message pré imprimé. Ces cartes mettront un certain temps pour parvenir à destination ou seront détruites par la censure allemande pour peu que l'envoyeur ait cru bon d'ajouter quelque chose en dehors des “blancs” prévus.

Les sous officiers me donnent à lire les revues éditées par leur service de propagande, entre autres une revue de la Luftwaffe qui s'appelle “Der Adler” (L'Aigle) qui, alors que la bataille d'Angleterre bat son plein, magnifie les exploits de leurs pilotes de chasse. Je feuillette aussi leur revue “Signal”, toute aussi pleine des “hauts faits d'armes” de leur Wehrmacht, avec aussi, bien sûr de grandes photos couleur d'Hitler admirant Paris qu'il vient de conquérir, depuis l'esplanade du Palais de Chaillot, puis rencontrant le Général Franco à Hendaye enfin serrant la main du Maréchal Pétain à Montoire. Bref, je suis désormais bien connu d'eux et mes passages de la ligne de démarcation s'en trouvent grandement facilités : pas de fouille ou, alors, parfaitement symbolique.

  

Le 11 novembre n'est pas fêté :Verboten ! (défendu). La radio et les journaux nous apprennent quand même qu'à Paris quelques étudiants qui, à l' Arc de Triomphe de L'étoile,  ont voulu passer outre à l'interdiction ont, été durement dispersés.

 

 

 

Noël approche. Le père Noël sera vraiment très pauvre et rare seront ceux qui feront réveillon.. D'ailleurs, because couvre feu, la « messe de  minuit » aura lieu à 18 heures le 23 décembre. Triste Noël, triste jour de l’an.

 

 

 

 

 

 

Récit : Raymond Lescastreyres

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"LETTRES DES SOUVENIRS"

Année 1939.

avec Pierre Schöettel.

Photo personnelle: En Septembre 1939, à Mont de Marsan avec Pierre Schöettel.


 

 

 

Lorsque notre fille aînée, Nina, alors âgée de quinze ans, eut à étudier la seconde guerre mondiale pour un projet de son cours d’histoire en classe de fifth form  2001 au Lycée de Northcote à Auckland, Nouvelle Zélande, nous lui avons suggéré qu’elle demande à son grand-père maternel, Raymond, de lui raconter quelques-unes de ses aventures durant cette époque. Raymond, le père de ma femme Marie-France avait en effet joint l’armée française au début de la seconde guerre mondiale et avait pris sa retraite militaire quelques quarante années plus tard avec le grade de Colonel. Marie-France ne connaissait que peu de la vie de son père durant ces années de guerre mais se doutait bien qu’il ne refuserait pas d’aider sa petite fille dans ses recherches. 

 

 

 

 

 Cette histoire commence donc durant l’été 1939 alors que le jeune Raymond Lescastreyres n’avait pas tout à fait seize ans, l’age qu’avait Nina lorsqu’elle reçu la première lettre…  

Olivier Duhamel  

 

Août 39, Je vais avoir seize ans. J’ai terminé mes études de sténo-dactylo comptable que j’ai suivies à l’école Pigier à Mont de Marsan, chef-lieu du département des Landes où vit ma mère. 

 

 

 

 Muni de mes diplômes, en attendant de trouver un emploi à Mont de Marsan, je suis en vacances à Parentis en Born où je suis né et où vit mon père. Quand je dis « vacances », je les passe essentiellement à me faire un peu d’argent de poche en travaillant à Biscarosse, à la base aéronavale  des Hourtiquets, situé au bord du lac de Parentis-Biscarosse. Je fais chaque jour le chemin aller et retour à vélo. (25 Km)

  

 

     Le soir, rentré chez moi, je lis le journal « La Petite Gironde » que mon père reçoit chaque jour. Certes, les nouvelles ne sont pas bonnes. En 1938, donc un an plus tôt, la guerre avait été évitée de justesse, mais le sentiment est de plus en plus général que, cette fois, elle va devenir inévitable. Chez mon père il n’y a pas la radio mais le journal nous en apprend suffisamment et après l’annexion par Hitler des Sudètes puis de la Slovaquie, les bruits de bottes se font très précis, trop précis à la frontière germano-polonaise. En France on est confiant, la ligne Maginot est considérée comme imprenable, notre alliance avec l’Angleterre est très solide et nos gouvernants comptent beaucoup sur le contrepoids que pourrait exercer l’URSS pour freiner les ambitions allemandes et même s’y opposer. 

 

 

 

 Oui, nous sommes confiants, bien trop confiants. Fin Août 1939 c’est un coup de tonnerre ! L’Allemagne et L’URSS viennent de signer un pacte de non-agression et, désormais, plus rien ne fait obstacle aux visées expansionnistes de L’Allemagne. Le 1er septembre, Varsovie est bombardée et les Panzerdivisonen (Divisions blindées allemandes) entrent en Pologne. Le 2 Septembre, la guerre est déclarée à l’Allemagne par l’Angleterre et la France où la mobilisation générale est décrétée.

 

 

 

 Tous les hommes valides de 20 a 48 ans sont mobilisés mais, les moyens de transport existants ne peuvent permettre de les déplacer tous en même temps aussi, à l’issue de leur service militaire (qui a l’époque dure 2 ans) sont ils tous munis d’une brochure (un fascicule, c’est le terme employé par l’autorité militaire) où sont mentionnés, en cas de mobilisation générale (jourJ) le jour où ils doivent se mettre en route et le régiment qu’ils doivent rejoindre. Ces dates varient du jour J pour les plus jeunes qui viennent juste de terminer leur service militaire, jusqu'à J+8 pour les plus âgés.

 

 

  Les départs s’étalent donc sur plusieurs jours et, à la gare, train après train, je vois partir des parents, des amis, des voisins que leurs mères, épouses, sœur ou enfants accompagnent. Certes, c’est loin d’être la joie, loin de là, mais l’opinion générale est qu’il faut donner enfin une bonne leçon à Hitler, que cette guerre qui commence ne durera pas longtemps (une affaire de quelques mois pense t’on généralement) et que les partants seront bien vite de retour. En tous cas, 21 ans après la fin de ce que, en France, on appelle la Grande Guerre, personne n’imagine que celle qui vient d’être déclarée puisse durer, comme elle, plus de quatre ans.

 

 

 

 Les camions, autos et chevaux sont aussi réquisitionnés. Des équipes spécialisées examinent l’état matériel des véhicules, l’état sanitaire des chevaux, retiennent ce qui leur convient, restituent ce qui ne leur convient pas.

 

 

 En quelques jours le village se trouve vidé de ses forces vives. A part quelques affectés spéciaux échappant au sort commun pour assurer la pérennité des services essentiels (transport, énergie, santé, sécurité entre autres), il ne reste plus que les femmes qui prennent le relais des hommes, les enfants qui doivent apprendre à mûrir plus vite, les vieillards qui doivent se remettre, s’ils le peuvent encore, au travail, et les estropiés ou malades, dont il faut bien s’occuper. Pour ce qui concerne ma famille, mon père, qui a prés de 59 ans, n’est pas mobilisable. Il continue son métier de résinier ( Il récolte la résine des pins pour le compte d’un propriétaire, entre mars et octobre, un travail de forçat particulièrement mal payé, si mal payé que, depuis 40 ans il a totalement disparu de France où personne n’a plus voulu le pratiquer.) De novembre à février, il travaille à l’abattage des pins, travail tout aussi éreintant mais mieux payé.

 

  Avec la guerre, la base aéronavale devient exclusivement militaire, mon travail prend fin. Vers la mi septembre je reviens chez ma mère à Mont de Marsan où je trouve de suite un emploi de secrétaire dactylo au greffe du tribunal.

 

  

 

De septembre 1939 au 10 mai 1940 - la “drôle de guerre”. 

Le 14ème Régiment. de Tirailleurs Sénégalais, gros régiment d'environ 1.500 hommes, qui tenait garnison à Mont de Marsan. a, dès le premier jour de la mobilisation, pris la direction de l'Est de la France. Il ne reste plus à la caserne Bosquet qu'un petit détachement chargé de récupérer et d' acheminer vers le front tous ceux qui n'ont pu partir avec le gros de la troupe, car dans les hôpitaux ou en permission à ce moment-là. 

 

 

C'est, aussi l'époque ou nous voyons arriver les premiers Alsaciens réfugiés. En effet, dès la déclaration de guerre, le gouvernement a décidé d'évacuer tous les habitants des villes et villages d'Alsace et de Lorraine situées entre la ligne Maginot et la frontière allemande. Chaque région de l'intérieur a reçu son lot de réfugié et,  à côté de chez moi, une famille des environs de Mulhouse, les Schoettel, est hébergée dans une grande maison dont une partie est inoccupée. Le père, Emile, qui doit avoir la cinquantaine, était  employé des services administratifs, la mère, apparemment sans profession, s’occupe des ses trois enfants, Marcelle, 14 ans, Jacques, 12 ans et Pierre, 10 ans, qui  très rapidement vont devenir mes amis.

  

 

 Au tribunal, mon travail m’amène à prendre connaissance de dossiers concernant ces faits de défaitisme et d’appel à la désobéissance. Dans ma jeune tête je souhait que ces individus soient durement sanctionnés car je ne puis admettre que de prétendu Français puissent souhaiter la défaite de leur pays. La radio nous apprend qu’un traître Français, du nom de Ferdonnet, s’exprimant sur les ondes de radio Stuttgart, promet le pire aux soldat Français et les incite à déserter, sans grand effet, il va sans dire.

  

 

 L’automne est là. Quand je ne travaille pas, avec les Schoettel nous profitons des derniers beaux jours pour nous baigner dans la Midouze à la Sablière et à jouer à Tarzan dans les arbres. La vie continue  son cours à peu près normal. A l’ aérodrome de Mont de Marsan une école de formation de pilotes de chasse a été créée, les futurs pilotes s’entraînent sur de petits monoplans. De temps à autres, hélas, nous entendons parler d’accidents parfois mortels.

  

 Octobre passé, voici novembre et la célébration du 11 novembre 1918. 21 ans après, à nouveau la guerre. Qui l’aurait cru ? Pierre Schoettel, le petit Alsacien, a, pour l’occasion, mis un calot kaki frappé d’une cocarde tricolore que sa mère lui a confectionné et marche d’un pas martial en chantant : « Vous n’aurez pas l’Alsace et la Lorraine, car malgré vous, nous resterons Français. Vous pourrez bien germaniser la plaine, mais notre cœur vous ne l’aurez jamais.» Cette image, plus de soixante ans après, je la revois comme si elle datait d’hier.

Et voici décembre, c’est toujours la « drôle de guerre », activités de patrouilles, coup de mains de « corps francs. » Par la presse nous apprenons que chaque régiment qui se trouve au contact direct de l’ennemi a mis sur pied un « corps franc » constitué de volontaires, de gars qui « en veulent », chargé de pénétrer, de nuit, dans les lignes ennemies, y tendre des embuscades, y faire des prisonniers et les ramener, poser des mines, rapporter des renseignements. 

 L’hiver commence à se faire rude dans le Nord et à l’Est. La ligne Maginot initialement prévue pour interdire toute incursion allemande entre la Suisse et le Luxembourg, n’a pas été construite au-delà, vers la mer du nord. En effet on a, à l’époque, considéré, d’une part que le massif des Ardennes constituait un obstacle suffisant interdisant tout franchissement à un ennemi venant de l’Est, d’autre part, la Belgique étant neutre, on supposait que l’Allemagne, contrairement a ce qui s’était produit en 1914, respecterait enfin sa neutralité. Tout de même, au vu de ce qui vient de se passer en Pologne, bien tardivement, le Haut-Commandement français se met à douter du fair-play allemand et décide (il est bien tard) de prolonger la ligne déjà existante, aussi, vaille que vaille, on va donc construire à la hâte quelques blockhaus sur les routes qui mènent de France au Luxembourg et en Belgique. Malheureusement ils ne seront pratiquement d’aucune utilité quand le besoin s’en fera sentir. 

 

 

 

 

 

 

Témoignage: Raymond Lescatreyres. Source: Souvenir de guerre d'un  jeune français dans la Seconde Guerre Mondiale

  

 

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"MA DERNIERE VIE"

 

Couverture de livre: auteur inconnu

 

 

 

Durant la deuxième guerre mondiale, 23.000 volontaires quittèrent clandestinement la France occupée pour rejoindre les Forces Françaises Libres en Afrique.

Traversant les Pyrénées au péril de leur vie, internés des mois dans les prisons franquistes, ils s’engagèrent dès leur délivrance dans la toute jeune 1ère Armée Française et marchèrent aux côtés des Alliés à la reconquête d’un monde libre.  



Pendant quatre ans, du Maroc au cœur de l’Autriche, ils écrivirent les plus beaux chapitres de notre histoire contemporaine, mais aussi les plus lumineuses pages de leur Vie, miroitantes de courage, d’espoir et de victoires. Près de la moitié d’entre eux y laissèrent la vie.

 

Mais la Mémoire est sélective. Certains faits ont pris le pas sur d’autres, laissant ces hommes sur les rives de l’Histoire.

 
Méconnus, incompris, ignorés, ils devinrent bientôt, sans s’en défendre, les oubliés de la gloire.

 

Malgré cette ultime blessure, ils portèrent à jamais en eux l’inaltérable honneur de n’avoir pas posé les armes pendant les années sombres de leur jeunesse. Une jeunesse qu’ils avaient laissée en chemin.

 

Mon père, chauffeur d’officier, était l’un d’entre eux. Il avait vingt-deux ans. Je lui offre aujourd’hui humblement ma voix pour que revive son authentique aventure.

 


Les commémorations du 60e anniversaire de la Libération, en juin 2004, éveillèrent en moi une foudroyante nostalgie. Je le constatais douloureusement : j’avais presque oublié que mon père avait fait partie de ces soldats, acclamés, embrassés au bord des routes de France, et qu’il avait été, comme eux, jeune, souriant et admiré, au volant de sa jeep !

 

Quelles routes avait-il parcourues pour en arriver là ? Je l’ignorais. Je n’avais que des réminiscences de ses rares récits, de pudiques évocations qui m’avaient laissé entrevoir des chemins moins réjouissants que ceux des dix-sept jours de liesse du mois d'août 44...

 

Après mille recherches, j’allais reconstituer son parcours chevaleresque. Consultation des Archives militaires à Paris, rencontres émouvantes avec d'anciens camarades, accueil bienveillant de descendants d'officiers et entretiens passionnants, échanges d’informations sur Internet, courriers en Espagne, voyage en Autriche et une collection de livres incontournables, me permirent de réaliser au fil des mois mon improbable projet.

 
C'est avec honneur et fierté que j'ai fait revivre dans cet ouvrage la Mémoire sacrée de mon Père, ainsi que celle de ses camarades, celle de son unité, celle enfin de la trop méconnue 1re Armée Française.

 

 

 

Source : Frédérique LEON GUITTAT

Pour vous procurer le livre:

Frédérique LEON GUITTAT
51 rue Victor Hugo
38920 CROLLES
r-fre-dt.guittat@wanadoo.fr
Tél : 04.76.08.89.96


 

 

 

 

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